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Prix du Jeune Ecrivain de langue française TV5MONDE

Prix du Jeune Ecrivain de langue française TV5MONDE Merci à tous pour vos participations, le concours est maintenant terminé ! La lauréate du Trophée des Internautes TV5Monde est Fanny Voelin pour sa nouvelle "Jour noir". Elle a reçu, lors du salon du livre qui s'est déroulé à Paris le 17 mars, une sélection d'ouvrages choisis par Olivier Barrot.

Les votes étant terminés, un tirage au sort désignera 10 internautes gagnants.  Ils recevront chacun un lot de 3 livres offerts par Buchet Chastel, Gallimard et le Prix du Jeune Ecrivain de langue française. Et le grand gagnant parmi ces 10 finalistes recevra le 1er prix : une liseuse électronique Kindle !

Le Prix du Jeune Ecrivain de langue française est un prix annuel destiné à récompenser des oeuvres d’imagination inédites, en prose (nouvelles, contes, récits), écrites en langue française par de jeunes auteurs âgés de 15 à 27 ans.

Le Prix du Jeune Ecrivain de langue française est soutenu par l'OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) et la Fondation BNP Paribas

La boîte à rêves


Une nouvelle de Nina Kogni Edibi


  Il a déjà vécu cette journée. Flashback infernal et kaléidoscopique. Karim est  devant lui, si proche et si loin à la fois. Il lui tourne le dos et ne l’entend pas. Il crie son nom. Mais les mots se noient dans le silence.
Il se souvient de ce moment où tout a changé.
Autour de lui, le monde a été subitement pris d’un frémissement, comme un reptile étalé au soleil qui se réveille lentement. Les gens se sont bousculé, ont couru, ont crié. « Au voleur, au voleur ». Le vieil homme a posé un regard blasé sur cette population qui assommait la misère et le désespoir à grands coups de bâtons sur le corps d’un voleur malchanceux. Habituelle violence. La population se fait ‘‘justice’’ elle-même dans un sacrifice régulièrement répété.
 L’homme contemple la scène dans les moindres détails. Il la connaît par cœur.
 Cela a commencé par une chasse à l’homme à travers les étals et les ruelles du vieux marché, puis le voleur a été appréhendé, secoué, rudement bousculé. Dans un rituel bien huilé, il a été battu par tous les passants et ceux venus spécialement pour l’occasion.
 Dans un pays où le moindre commis de l’état est corrompu, le vieux Monsieur sait que le voleur représente dans l’inconscient collectif la stigmatisation parfaite du mal qui ronge la nation. Il n’en réchappera pas. Il faut faire un exemple. Sauf qu’un seul exemple ne suffit pas pour un fléau d’une telle ampleur. Il faut régulièrement le renouveler.
 Et chacun y est allé de son coup de bâton, de machette, de casserole. Tout y est passé. Ils ont même enflammé le misérable avec de vieux pneus de voiture, et ça été une scène horrible de voir cette torche humaine poursuivie par une population d’hyènes qui a fini par avoir raison de lui.
Dans un coin, la police a tourné la tête et fait semblant de ne rien voir. Ça permettait d’évacuer un peu la violence des réclamations sociales quotidiennes qui menacent si souvent d’exploser et de mettre le pays au bord de la guerre civile. Une soupape de sécurité.
L’homme a considéré un moment l’agitation autour de lui et la foule qui grossissait. Il n’arrivait pas à distinguer dans la masse humaine le malheureux qui subissait tous ces assauts ; peut-être était-il déjà mort. Avec le temps on s’habitue à ce spectacle. On apprend à  hausser les épaules et à détourner la tête. Cela ne nous concerne pas. Et même, que peut-on y faire ?

Le vieux monsieur a haussé les épaules. Il a détourné la tête. Il a continué son chemin.

Il s’éveille enfin de ce cauchemar qui n’en est pas tout à fait un, mais la réminiscence d’une autre vie. Les meubles du salon le regardent d’un œil curieux. Il ne sait pas si c’est parce qu’il s’éveille au milieu du salon ou parce qu’il y a une flaque jaune et tiède qui s’écoule à ses pieds.

-II-


    Quelle grande foutaise que le temps !
Comment les gens ne savent-ils pas quand ils vont mourir ? Le vieil homme le sait,lui, c’est aujourd’hui son dernier jour. Il paraît qu’on voit sa vie défiler dans les derniers instants, mais lui, la voit défiler depuis hier après-midi. S’il n’est pas mort hier, alors c’est forcément aujourd’hui. Le sommeil a foutu le camp et la grande aiguille de son réveil trotte inlassablement sur la table de chevet. Il a envie de rire. Quelle grande foutaise que le temps ! La notion même de temps est une vaste plaisanterie, drôle à mourir.  Tout le monde dit : ‘‘qu’est-ce que le temps passe vite’’. En vérité c’est nous qui passons, chaque souffle est le tic-tac d’une horloge interne qui un jour pour une raison ou une autre finit par s’arrêter. Le temps lui est un grand vide glacé et immobile.
L’horloge narquoise marque deux heures du matin. Le manque de sommeil est assurément le pire inconvénient de la vieillesse. Il s’assoit dans son lit. Il a mal à la tête et veut se lever pour prendre une aspirine, mais ses membres sont gourds. Mon Dieu ! Ça recommence. Des flashs, des pans entiers de sa vie qui défilent devant ses yeux comme un cinéma intérieur…
Il revient à lui, regarde sa montre réveil : quatre heures huit minutes. Tout près, la boîte à rêve de Karim luit d’une lueur sourde dans la pénombre.  Il détourne les yeux et éponge la sueur sur son front avec la manche de son pyjama aux couleurs passées. Il fait trop chaud.  Prenant la vieille boîte de métal gris et froid dans ses mains, il la caresse distraitement. Il ne l’a plus quittée depuis quinze ans, seul témoin de sa honte. Héritage d’une rencontre entre une vieillesse qui se recroquevillait sur elle-même et une jeunesse à qui on avait rogné les ailes. Une rencontre qui n’avait pu être écrite que par une main malicieuse.

-III- Karim

Karim n’est pas revenu. Mais ce n’est pas le début de l’histoire. Elle part peut-être d’ici, de ce moment doux et sombre, comme le début d’une histoire pleine d’ironie. Un instant d’éclipse. Ce moment d’éternité suspendu où l’enfant rentre dans sa librairie, une vieille boîte de fer toute cabossée autour des reins, attachée à l’aide d’une vieille corde à la manière des ceintures de perles des femmes Baoulé. Il vient de dépouiller une brave ménagère de l’argent des courses et n’a rien trouvé de mieux que de se réfugier dans sa librairie. Il entre comme ça, d’un coup, transpirant de tout son pauvre corps, un air faussement courageux planté dans son regard yeux. Il doit avoir entre treize et quatorze ans. La sueur fait des rigoles sales sur sa peau noire, et le tee-shirt qui couvre son corps ressemble à de la pâte à modeler trouée d’une couleur hideuse qu’un esprit malicieux s’est amusé à étirer autour de son corps. Monsieur L. fait semblant de ne pas le voir, ne dit rien. Il continue de ranger ses livres, et quand il lève de nouveau les yeux, l’enfant n’est plus là.
Cette histoire aurait pu s’arrêter là. Oui elle aurait peut-être dû. Il serait resté un vieux raté qui se terre sous une montagne de livres. Mais ça aurait été trop facile. Quelqu’un avait prévu quelque chose pour lui.
Monsieur L. vend quelques livres, et sa mémoire complaisante oublie l’enfant. Mais celui-ci revient, apparaissant près de la porte, hésitant, avant de s’enfuir  dans le dédale du marché. La scène se répète et le vieux se surprend à guetter son visage collé au carreau de la fenêtre. Jusqu’à ce que la propriétaire du magasin voisin, grosse outre pleine d’intentions pas toujours bonnes, qui a, elle aussi, aperçu le gamin, demande à son fils de filer une bonne raclée à ce petit voleur. C’est la bonne fée qui manquait à cette histoire. Monsieur L. intervient. La mégère bien-pensante a beau foudroyer son petit mètre soixante-deux tout ridé, il tient bon. Et c’est ainsi que cette drôle de relation commence. Ou s’achève. C’est selon.
L’enfant surgit toujours le matin. Au début, il s’assoit dehors, n’adressant la parole à personne. Les clients le regardent d’un air soupçonneux et donnent en partant à Monsieur L. des conseils pour se débarrasser de la vermine. Il remercie d’un sourire et rend la monnaie. Pendant quelques jours, ils cohabitent ainsi, l’un à l’ombre de la littérature et l’autre au soleil effrité de son attente, leurs regards se croisant parfois par-dessus le panneau « ouvert » accroché à l’entrée. Jusqu’à ce que notre brave homme décide d’y mettre fin. Et pour un digne citoyen de ce pays, quoi de mieux qu’un peu de corruption ? Un plat de beignets en échange de son nom. La main déjà en suspens au-dessus du plat, les yeux brillant d’une famine qui n’a pas dû être éteinte depuis longtemps, l’enfant répond dans un filet de voix : Karim.
Cet instant ne pouvait durer. Pour le vieil homme, ces moments sont trop vite passés. Comme un bonbon trop vite fondu qu’on a à peine le temps de rouler sous la langue. Un instant où il s’abreuve de cette présence miraculeuse. Où dans un bonheur étonné il songe comme l’enfant lui a manqué.
Karim se révèle bavard et étrangement heureux. Il lui parle de ses frères, la bande avec laquelle il traine souvent dans les rues, des prostituées dont ils sont chargés d’assurer la sécurité la nuit, et décrit les plus beaux seins à notre vieux Monsieur qui essaye tant bien que mal de garder son air sévère devant cette innocente vulgarité. L’enfant se charge tout seul du ménage, en échange d’un repas à midi et consent même à prendre un bain à la douche municipale de temps à autre. Il passe sa journée à nettoyer les étagères, fée du logis en culotte mal mise.  Il effleure amoureusement les rayons de livres, il sent craintivement  leur odeur et il regarde d’un air d’envie les clients qui ressortent un ouvrage à la main. Allant même parfois jusqu’à la porte pour les regarder partir.
Un jour, dans le silence d’un après midi, il demande à Monsieur L. dans son français approximatif s’il l’entend lui aussi. Quoi ? fait ce dernier intrigué. Karim lui répond avec un étrange regard, se balançant d’un pied à l’autre, les mains tordant son chiffon devant lui comme il le fait si souvent : le chuchotement des mots. C’est ce jour-là, dans un gonflement d’amour inattendu que le libraire décide qu’il lui offrira un livre.
    Mais le soir venu, Karim prend sa petite boîte de fer, gardée précieusement sous l’un des rayonnages, et va dormir dans la rue. Ses « frères » viennent le chercher à la boutique, une bande de gamins affamés et jacassants qui regardent bizarrement son tiroir-caisse. Monsieur L. aimerait l’empêcher d’aller avec eux. Mais Karim dit qu’il doit suivre ses frères.
Monsieur L. se tord les méninges dans tous les sens, pris entre son bon cœur et sa raison. C’est un sentiment atroce de se dire qu’on peut aider une personne dans le besoin mais qu’on se détourne par manque de temps, de volonté, ou tout simplement que la vie est ainsi faite et c’est tout. Affreux de se détourner d’un enfant par ce qu’il y en a des comme lui à chaque coin de la ville, que le monde n’est pas parfait, et que de toutes façons on a déjà tous assez de problèmes comme ça avec nos propres vies.
C’est un de ces cas où on ne peut s’acheter une conscience juste en donnant une pièce de monnaie.
Karim. Le vieil homme lance son nom dans la  nuit. Comme des petits cailloux qui rebondissent et lui font mal au cœur.


-IV- Tentation et bonnes intentions


De la tentation et de bonnes intentions. Tout est peut être parti de là finalement. Il ne sait plus. Sa mémoire perd le fil de ses mots et le film qui va avec. Qui a dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions déjà…
Ce matin-là, sa vie a changé. Comme une ride sur l’eau qui en modifierait le cours. Mais il ne le savait pas encore. Parce que comme tous les jours, depuis dix-sept ans, Monsieur L. ouvre sa librairie à huit heures tapantes. Il achète un café et des beignets dans le tournedos situé allée six, et s’installe au comptoir de sa boutique pour prendre son petit déjeuner tout en lisant le journal. Mais, il a l’esprit ailleurs. Son regard erre au dehors, sur les rayons de soleil frileux,  déjà lassé de ce jour fade, glisse sur le plat de beignets, puis revient effleurer les piles de livres qui attendent pêle-mêle dans des cartons qu’il veuille bien les ranger sur les étagères.
Comme ça arrive parfois à tous les hommes modérés d’un certain âge, il est ce jour-là dans une bulle de silence et de méditation courageuse sur le passé. Se demandant si tout ce vivotage vaut Dieu la peine. S’il va mourir aujourd’hui ou demain, parce que de toute façon, soyons réaliste, il ne lui reste plus beaucoup de temps. Dans ce pays où le soleil tue aussi sûrement qu’un tireur embusqué… un tireur embusqué ! Décidément il n’y a plus rien à faire, il est irrémédiablement vieux.
 Il considère un moment ce qui pourrait aisément être appelé l’œuvre de sa vie, des plinthes poussiéreuses aux étagères de bois patiné en passant par le comptoir et le tiroir-caisse qui n’a pas encore officié aujourd’hui et se vautre dans un sommeil paresseux. Et des livres, encore et encore... C’est au milieu de ceux-ci, dans l’envol d’un  regard, qu’il l’aperçoit. Percutant la petite chose informe et cabossée  de longues secondes,  sans que son cerveau trouve l’étiquette qui va avec. « Ça alors pense-t-il, comment a-t-il pu l’oublier ? ».  Il considère quelques secondes la boîte de fer immonde et bosselée dont le nom absurde l’a amusé puis intrigué la  première fois qu’il l’a entendu. Monsieur L. vient enfin de remettre un nom sur la chose : la boîte à rêves de Karim.
La tentation est une souffrance douce acide. Un chant de sirène, une faim et une douleur. Karim ne se sépare quasiment jamais de cet objet. Que peut bien contenir une boîte à rêve. Et quelle appellation prometteuse pour une chose aussi ordinaire. Il est au jardin d’éden et le fruit défendu est une vulgaire boite de fer au nom enchanteur. Il cède à la tentation.
Oh terrible instant où l’enfant le voit ! Comme une fenêtre qui laissait entrer le soleil se ferme, l’enfant reprend son bien et recule. Dans ses yeux, une souffrance que le vieil homme ne supporte pas. Le fragile cordon est rompu, et le bateau de leur improbable amitié prend l’eau. Le moment est mal choisi. Le vieux Monsieur offre à l’enfant un gage de paix. Un livre, celui dont il caresse souvent la couverture, les yeux rêveurs :  L’enfant dans le ciel. Mais l’enfant le regarde à travers le rideau de ses larmes et dans un hoquet :
-    Je ne sais pas…
-    Tu ne sais pas quoi ? c’est juste un livre. Prends le je te l’offre. Tiens…
-    Je ne sais pas…
L’enfant s’est enfui ce jour-là, courant comme si le monde s’écroulait derrière lui. Unissant un vieil homme et une vieille boîte tout étonnés dans un sentiment d’abandon. Une éclipse totale.
Il est parti à sa recherche dans le vieux marché. Une entreprise stupide. Il ne l’y a pas trouvé. Il a seulement croisé une meute humaine qui perpétrait un crime ordinaire sous le soleil. Le lynchage d’un bandit anonyme. Il a ramené ses soixante et un ans à la boutique et la boîte à rêve et lui ont attendu. Longtemps.
Karim n’est pas revenu.
Le vieil homme s’éveille dans une sorte de transe nauséeuse. Il considère la chambre froide dont les murs lui tournent le dos. Seigneur ! Il est en train de revivre cette journée ! Le seul jour de sa vie dont il ne veut pas se souvenir. C’est surement l’antichambre de l’enfer.

-V- Claudette, Duvallois et tutti quanti…


Le vieil homme a fini par s’endormir. Si on peut appeler dormir cet état cotonneux ou le rêve et la réalité se vautrent dans une étrange intimité. Huit heures. Il se lève dans un formidable craquement de tous ses os. Fait sa toilette avec soin et revêt son costume sombre spécialement préparé pour l’occasion. Pour la première fois depuis qu’il a quitté la France, il pense à Claudette. Que penserait-elle de lui ? Pleurerait-elle seulement s’il lui disait que c’est son dernier jour?
Il se revoit vingt avant quand il rêvait de changer son pays. Il a ouvert une librairie. Espérant que les mots aideraient ceux qui voudraient bien se donner la peine d’ouvrir ses livres. Les choses ont-elles seulement changé ? Peut-être s’est-il trop encroûté dans son existence médiocre pour le voir.
 Oui. Décidément il se fait vieux. Qu’aurait dit son professeur d’économie à la Sorbonne ? Monsieur …Duvallois c’est ça, qui ne cessait de répéter à l’étudiant d’alors que le changement de l’Afrique dépendait d’éléments brillants comme lui. Mais sa jeunesse, il l’avait passée en France, brûlée entre deux cigarettes, et des conversations à bâtons rompus avec d’autres étudiants africains venant des colonies. Ensemble ils refaisaient le monde entre deux cafés-whisky et leur tour de plonge à la brasserie du coin. Et puis quand il avait divorcé de la ronde Claudette aux yeux si bleus, il avait tout plaqué et était revenu.
Il considérait encore Claudette comme sa femme, parce qu’après tout, il n’en avait pas eu d’autres. Et pourtant elle ne lui semblait même plus réelle. Elle avait refusé de le suivre dans ce pays sous-développé où disait-elle, le Sida volait au même rythme que les balles des groupuscules rebelles, et à la cadence des coups d’Etat incessants. Il avait ri de cette description infantile de l’Afrique, avait essayé de lui expliquer cette culpabilité qu’il ressentait de ne pas participer à une certaine construction de son  pays au-delà des standards et des stéréotypes occidentaux. Mais elle ne l’avait pas compris. Elle lui avait mis un divorce entre les mains et l’avait par décision d’un tribunal aussi obtus qu’elle, empêché de partir avec ses deux enfants qui, de toute façon ne se sentaient aucune envie de vivre dans ce pays arriéré qu’était l’Afrique. Il s’était retenu de leur répondre que non, l’Afrique n’était pas un pays mais bien un continent, avait pris ce que Claudette avait bien voulu lui laisser et était rentré enfin chez lui. Et puis…Merde ! Il avait ouvert une librairie.
Le vieux monsieur se noie dans cette brume de regrets, de souvenirs et d’interrogations mêlés, en nouant maladroitement sa cravate pour la troisième fois. Il a ce petit pincement au cœur de la génération post colonisation qui avait finalement eu de nombreux avantages et après un sursaut de révolte, avait aidé à perpétuer une colonisation rampante et assumée qui ne disait pas son nom. La génération qui avait renoncé !
Seigneur ! Il se faisait vieux. Voilà qu’il avait des pensées profondes maintenant. Bientôt, il se mettrait à raconter sa vie en Europe comme ces petits vieux de la même génération que lui, qui prématurément décatis,  radotaient devant les bars autour d’une table de songo.
Il avait ouvert une librairie. Est-ce que ça rimait seulement à quelque chose ?

-VI- Jour de gloire…


Monsieur L ! Monsieur L ! Est-ce que ça va ? Le vieux Monsieur ouvre les yeux sur un visage qu’il ne reconnait pas. Tu n’es pas Karim…non Monsieur. Vous vous sentez bien Monsieur L ? Quand est-ce qu’il s’est évanoui ? Il reconnaît enfin le visage enfantin penché vers lui, c’est l’un de ses nombreux protégés. Oui je me sens bien. J’ai dû m’évanouir c’est tout. Votre Chauffeur est arrivé. Quel chauffeur ? Ah oui, le Chauffeur du Ministère. Il est l’homme du jour, il l’avait presque oublié. Il sent le sol glacé du salon sous ses fesses et des courbatures dans le dos. Aide-moi à me relever…merci mon petit. Dis au chauffeur que je suis prêt. On peut y aller.
Mme le Ministre s’égosillait sous le parapluie que tenait un commis dévoué, afin de la protéger tant bien que mal de la chaleur qui écrasait la Place de la Réunification. Remerciements, blabla…construction d’une société juste… blabla…félicitations du Président de la République blabla… Monsieur L écoutait à peine d’une oreille. Il songeait à l’ironie du destin. Si on y pensait tous ces gens étaient réunis ici grâce à un enfant qu’ils n’auraient même pas jugé digne de cirer leurs chaussures.
Bon Dieu ! Quinze ans ! Quinze ans et il ne l’a pas oublié. Il voit son visage dans les dizaines d’enfants qu’il a pris sous son aile. Et même maintenant dans la foule, tandis qu’il écoute d’une oreille distraite le discours de Mme le Ministre des affaires sociales et de la famille, il ne peut s’empêcher de scruter la foule. On lui remet sa médaille, on prend la traditionnelle photo de famille, il répond à de nombreuses questions, est acclamé et le soir venu, après un dîner au Ministère, entouré de ses petits protégés et d’hommes politiques dont sa présence lustre l’image, on le raccompagne chez lui. Il est un petit homme trop vieux et trop fatigué maintenant. Une star locale pour son action d’alphabétisation des enfants de la rue. Il a trouvé sa vocation sur le tard, donné un sens à sa vie… et perdu Karim trop tôt.

-VII- …Jour de mort

Tout a commencé à la librairie. C’est là-bas qu’il doit mourir. Il se lave le visage et se regarde une dernière fois dans le miroir de sa vieille salle de bain aux murs craquelés. Il est presque transparent dans la glace. Il n’en a plus pour longtemps. La boîte à rêve dans les mains, il prend le chemin du vieux marché. Il ne sait même pas comment il est arrivé dans la librairie, ni même quand. Il ne se souvient plus du chemin.
Comme chaque soir, depuis quinze ans, il ouvre la boîte à rêve. Chaque geste est un rituel. Des petits cailloux noirs, une vieille médaille représentant la Sainte Vierge qu’il met de côté. Et puis les petits papiers, soigneusement pliés tout au fond, si lisses et fins d’avoir été maintes fois caressés. Il les examine à la lumière de la lampe de bureau posée sur le comptoir, qui troue l’obscurité silencieuse de la librairie d’un halo de lumière sourde.
Sur la première feuille, d’un trait gris maladroit et enfantin, une maison. Pas de perspective, juste un triangle posé sur un rectangle et des petits carrés en guise de fenêtres. Ça ne se prétend pas de l’art, juste un souhait à peine esquissé. Sur une autre feuille jaunâtre, est représentée la librairie, et un petit monsieur sommairement dessiné. Enfin sur les autres, ceux qui font toujours battre son cœur plus fort, est recopié maladroitement mais avec une application évidente L’enfant dans le ciel, écrit à l’infini, au milieu d’autres mots qui mis ensemble sont muets. Dans une tentative silencieuse et douloureuse d’apprendre enfin à lire et à écrire.
Pour la première fois depuis quinze ans, Monsieur L. accepte la vérité.
C’était un jour comme celui-ci, fade. Mais ce jour-là, dans la rue, la meute qui s’acharnait une fois de trop, les cris, les pleurs avaient salé les heures, les jours et les années suivantes d’un goût amer. Il y avait eu une erreur effroyable. Un adolescent avait été tué. Un enfant qui possédait une boîte à rêve pleine de mots qui ne savaient pas se dire. Dans la torpeur d’une longue indifférence et de cette apathie cultivée par l’habitude, il s’était détourné.
Karim était mort.
Je ne sais pas lire. Apprenez-moi Monsieur L. il avait appris à des dizaines d’autres. Ça suffirait peut-être. Pour quoi ? Il ne sait plus. De la fenêtre ouverte sur la nuit, le vent souffle, emportant les petits papiers,  faisant  tomber la vieille boîte qui rebondit et fait un bruit glacé sur le sol. Mais le vieux libraire ne l’entend plus. La mort est une délivrance.
On l’enterre avec les honneurs et quelqu’un jette la vieille boîte de fer dans une poubelle.


Copyright Ed. Buchet-Chastel 2012.

Toute reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur et/ou de l'auteur, en dehors des cas prévus par la législation en France. 
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