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Prix du Jeune Ecrivain de langue française TV5MONDE

Prix du Jeune Ecrivain de langue française TV5MONDE Merci à tous pour vos participations, le concours est maintenant terminé ! La lauréate du Trophée des Internautes TV5Monde est Fanny Voelin pour sa nouvelle "Jour noir". Elle a reçu, lors du salon du livre qui s'est déroulé à Paris le 17 mars, une sélection d'ouvrages choisis par Olivier Barrot.

Les votes étant terminés, un tirage au sort désignera 10 internautes gagnants.  Ils recevront chacun un lot de 3 livres offerts par Buchet Chastel, Gallimard et le Prix du Jeune Ecrivain de langue française. Et le grand gagnant parmi ces 10 finalistes recevra le 1er prix : une liseuse électronique Kindle !

Le Prix du Jeune Ecrivain de langue française est un prix annuel destiné à récompenser des oeuvres d’imagination inédites, en prose (nouvelles, contes, récits), écrites en langue française par de jeunes auteurs âgés de 15 à 27 ans.

Le Prix du Jeune Ecrivain de langue française est soutenu par l'OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) et la Fondation BNP Paribas

Diabolo-framboise


Une nouvelle de Floriane Remond


Diabolo-framboise
Le noir de suie de la maison contre l'éblouissement du trottoir.
La terrasse au bout de la rue.
Le grelot de la porte d'entrée.

Gina est en train de laver les grandes baies vitrées quand le gosse entre. Elle fait toujours ça lorsqu'il y a du soleil. Elle dit : « C'est pour faire entrer la lumière. » Et c'est vrai que ça vous colle des paillettes partout dans le bistrot ; les tables en sont comme éclaboussées et les cheveux de Gina font des étincelles. Les habitués trouvent ça beau, tout ce rayonnement jusqu'au comptoir, jusqu'à leurs verres qui miroitent comme un lac en plein été.

Gamin cligne des yeux, content, et prend un siège juste à côté de la serveuse pour siroter son diabolo.
-Pourquoi choisis-tu toujours un diabolo si c'est pour faire la grimace à chaque fois ?
-Mais le goût, c'est pas important. L'essentiel, c'est les bulles..

Soir.
Les ombres des lampadaires s'allongent doucement sous les rayons rouges et rasants. Après le brouhaha du bistrot, l'assourdissement des bruits du dehors.

Gamin rentre à la maison en douceur dans le silence cristal de la rue. Une fenêtre est éclairée au bout de la route. Elle le guide ; c'est celle de sa mère, penchée sur sa machine à coudre, dans le halo d'une lampe de chevet. Le grondement de la machine l'accueille dans une pénombre orange qui remplace les lampadaires. Le gosse jette un oeil dans le salon. La mère lui lance un sourire, un petit mouvement de tête et puis « Va mettre la table il est bientôt l'heure ».
Elle ne dit jamais plus. Les causeries, elle n'a pas le temps de les faire. Elle se concentre, les yeux sur l'aiguille qui monte, qui descend, comme celle de l'horloge. Pendant ce temps, il pose les assiettes en les cognant contre la table, entrechoque les couverts, et grimpe les escaliers en faisant craquer chaque marche. Lui, il a le temps de faire le bruit. Le silence, ça l'étouffe un peu.

De l'autre côté de la rue, au bistrot du passage, Gina s'assoit, jupe et sourire froissés par la fatigue. Les derniers rayons la narguent comme ils l'ont fait tout l'après-midi alors qu'elle restait impuissante derrière son comptoir. Que de chaleur perdue, et quelle lumière ! Les vitres ne seront jamais assez grandes pour les envies de Gina, elles ne peuvent lui éviter l'ombre de cave du bistrot et les recoins de certaines tables. Tout le jour à servir les clients « mais mettez-vous donc en terrasse il fait si beau. » pour avoir l'occasion, plateau en main, de faire quelques pas dehors.
« Allez Gina, un dernier effort ! » et avec un sourire tendre mais qui ne veut pas l'être, le patron lui montre les tables à rentrer.
La serveuse se lève, secoue ses jupes et baisse les énormes stores sur cette journée passée entre des murs.
Il lui trouve l'air fatigué. Il sait bien, le patron, qu'elle attend son homme des trains. Quand il arrive, pousse la porte du bar, repousse son béret et indique une chaise, dehors, elle cesse de trépigner.
Pas d'escale aujourd'hui.
Gina en est toute éteinte.


Lorsque  Gamin ouvre la porte, la mère sent, sans pouvoir l'éviter, une odeur de terre chaude, d'humidité tiède et de goudron et elle entend comme à chaque fois les regrets agiter leurs  grelots au fond d'elle. Elle ne peut plus sortir. Plus le courage. Leurs regards, partout, leurs présences, les rires, les voix, les gestes. Tout prend tellement de place, ça l'écrase, ça l'étouffe, elle ne peut plus. Si elle sort, elle se dévide à chaque pas, à ne plus savoir qui elle est, noyée à tous ces gens. Non,  non, elle ne peut plus sortir. Elle préfère laisser Gamin lui faire ses commissions. Elle le charge de ramener les pelotes rouges, les fils fins, et peut suivre de mémoire son trajet jusqu'à la mercerie où autrefois elle avait encore la force et la jeunesse d'affronter les gens, de les croiser sur le trottoir, de leur sourire à la caisse. A présent elle les observe, pelotonnée derrière la vitre, dans le sombre des rideaux, elle devine leur vie, ça lui suffit.
Gamin ne comprend pas. La rue lui appartient. Il n'a pas peur du jour, du bruit.

Encore un matin où la maison est pleine de vide. Gamin peut deviner la grosse machine à coudre et sa mère toute voûtée derrière, qui travaille ses tissus. Il va à la porte, claironne « il fait beau m 'man, tu devrais venir voir le jardin ! », puis repart vers le soleil de la rue sans attendre la réponse invariable qu'elle serine depuis des années -je n'ai pas le temps, mon fils, pas le temps- en continuant point par point de coudre son temps à ses habits, rapetissant ses journées en ourlets habilement dissimulés.
Gamin n'a jamais compris ces mots. Il entend le bruit régulier de la machine à coudre dans le grand silence et il n'y a que ça. Plus tard, le bruit de vaisselle, le  « à table » depuis la cuisine, les ronflements de la tuyauterie quand le lave-linge sera mis en route et puis encore un autre silence, un vrai. C'est toujours pareil. Et il n'a plus qu'une envie, retourner au bout de la rue, là où la vie fait du bruit.


Il y a quelques semaines, quand l'homme était entré, Gina essuyait les verres et les entassait sur le rayon de soleil de quatre heures pour qu'ils étincellent.
Il s'était assis dans un des éclats. Sa casquette grise posée sur la table, il avait l'air détendu. Il ne se donnait pas d'attitude particulière. Elle avait remarqué ses yeux qui regardaient l'endroit, qui découvraient, quand tant d'autres franchissaient le seuil comme un terrain conquis et ne s'intéressaient qu'à leur verre ou leur journal déplié sur le zinc. Il ne posait pas, ne cherchait pas de contenance. Ses yeux avaient couru d'un mur à l'autre, jusqu'aux baies vitrées devant lesquelles elle se tenait, un peu éblouie par tout ce soleil d'un coup qui venait on ne savait trop d'où.
Il avait dit bonjour, avec l'air de le penser vraiment. Elle avait répondu de bonne grâce en faisant briller ses boucles.

Il est revenu d'autres jours, des jours gris où il voyait Gina tout habillée de jaune « pour remplacer le soleil », et  elle ne savait plus vraiment pourquoi elle disait cela alors qu'il faisait si chaud, soudain.
Lorsque Gina est avec l'homme, le patron s'occupe du reste. Si lui-même avait eu la chance de pouvoir attendre jour après jour une cliente qui ne serait venue que pour lui, il aurait apprécié qu'on ne le dérange pas pour des histoires d'additions et de pressions à servir.

Quand elle arrive chez elle, dans sa maison aux volets toujours ouverts, elle emporte son homme des trains comme un pirate son trésor. Rien ne pourrait entraver son sourire puisqu'il est en elle quoi qu'il arrive. Du café à chez elle, partout, c'est son bouclier, son arme, sa force pour batailler contre les aléas du jour. Il est en elle. Elle se lève avec joie et évoque son amour comme on ceint un diadème pour régner sur un monde. Et de son corps poli par les caresses semble émaner une douceur alanguie, une ligne révélée qui appelle les regards.


Au début, le patron ne considérait pas Gina comme une personne de confiance. Toujours le nez en l'air, toujours prête à courir dehors. Il s'était souvent demandé si elle n'était pas malade. Dès que la journée s'annonce belle, il la sent pressée, mal à l'aise. Un des habitués dit que « l'ombre lui fait mal » car tant qu'un pâle soleil s'évertue au-dehors, elle trépigne, s'éloigne des murs, se dépêche de servir pour ensuite se glisser sur la terrasse et se figer, menton levé, comme pour avaler la lumière.
Le patron dresse les dates d'inventaires et les livraisons les jours de pluie. Alors elle se calme et elle trouve bien naturel d'avoir un toit et des murs autour d'elle. Il a appris à s'accorder à ce baromètre fait femme et si, avec les clients, il rit des lubies de Gina, mais il sent qu'elle souffre réellement de l’ombre.

Gamin râle en peu. Allongé sur la moquette pleine de chutes de tissu et de reste de fil de coton, il cherche le bleu parmi ses crayons de couleurs. Dessiner, c'est ce qu'il aime par-dessus tout. Le frottement de la mine sur le papier comble les silences de l'aiguille. Mais pour ses dessins, Gamin a besoin de lumière. Et il n'y en a pas l'once. La bâtisse tourne le dos au soleil, laissant ses trois étages dans une pénombre froide qu’aime  entretenir la propriétaire des lieux. Gamin, résigné, enroule sa feuille autour de sa trousse et ouvre sans un grincement la porte qui mène à la rue.
On dirait  un bout d'obscurité  qui franchit la porte. Ensuite on distingue deux yeux bien blancs qui clignotent sous la lumière.

Lorsqu'il arrive à la terrasse du bistrot, crayons de couleur sous le bras, Gina l'installe sur la terrasse avec son beau sourire, avant d'aller chercher son diabolo framboise.
Quand elle revient, il a sorti un par un tous les crayons de leur pochette et les a étalés en arc-en-ciel sur la table. Il regarde un moment autour de lui, l'air concentré, puis empoigne subitement le crayon jaune et commence les cheveux de Gina. Gamin a bien remarqué qu'elle n'est pas comme d'habitude. Forcée d'entrer dans l'ombre du bistrot, elle ne coule pas de regards frustrés au plus près des vitres, les yeux levés vers le ciel bleu. A la terrasse elle ne s'arrête pas, soudain alanguie, absorbant la lumière chaude.  Aujourd'hui, Gina est agitée comme une bulle de diabolo. Elle tournicote, s'assied, se redresse, dans un pétillement nerveux qui n'a rien à voir avec le soleil. Gamin a pris son crayon bleu ciel et entreprend de tracer les plis du tablier et de ses yeux. Même le brouhaha du bistrot n'est pas le même. Le patron a mis le téléviseur en sourdine. Et soudain, le gosse a besoin du gris. Gris d'un uniforme, sur le bleu de la jupe. Rose-rouge des joues l'une contre l'autre. L'homme doit être capitaine ou quelque chose comme ça. Il a la démarche d'un homme des mers, arquée pour parer au roulis. Gamin dessine une ancre à la table où ils sont assis. Et puis avec le rouge, il fait leurs lèvres « Ce soir ? …. Ce soir . » et les rouges se mélangent comme le sirop du diabolo.
Avec le rose orange des mains du marin, il colore le cou de Gina, ses cuisses, ses épaules ; elle est barbouillée de câlins couleur peau, effleurée de partout par la mine rose du crayon.
Gamin trouve que le rose lui va bien. Ce rose-là.

Quand il repose ses couleurs, le capitaine a pris le large. La serveuse s'approche, se penche au-dessus du papier et elle voit tout le rose qui la gribouille de caresses.
Pendant un instant, elle prend la couleur du diabolo. «  C'est très beau Gamin. Très très beau. » Elle passerait bien toute la nuit à regarder le dessin mais bien vite elle doit s'enfuir dans les cales du bistrot où le patron, les yeux pleins de roulis, montre une table laissée à la dérive. Elle se remet à son service avec application, comme s'il pleuvait dehors. Comme si elle avait pris tout le soleil en elle.

Toute la rue est plongée dans l'ombre alors Gamin retourne chez lui. Ca ne fait plus grande différence à présent, le silence du dehors et celui du dedans. Il passe devant la fenêtre de sa mère qu'elle n'ouvre jamais et lui fait signe. La petite lampe allumée la colore de orange et lui donne bonne mine.
-Tu aurais dû sortir m'man, tu aurais vu comme le ciel était bleu !
-Et ma commande alors, qui l'aurait faite ?
-Ce n'est peut-être pas l'essentiel...
-Bien sûr que si !
Et l'aiguille reprenait ses allers et venues.

C'est si rapide une escale. Elle a appris à vivre de son attente. Ces journées au bistrot à se retourner au moindre carillon de la porte. Elle se sent forte elle se sait belle ; si riche de ses sourires, ses grandes mains enveloppantes, les pupilles fixées sur elle comme s'il n'avait besoin de rien d'autre. Elle l'a lui. Elle a tout. Alors elle aime tout, jusqu'aux effluves désagréables des piliers de comptoirs, jusqu'aux affreux parasols que le patron installe dès les premiers jours d'été et qu'elle n'ouvre qu'à contrecœur. Elle aime même l'ombre de la chambre de l'homme, quand bien même quelques rayons filtrent jusqu'au lit et lui montrent tout le soleil qu'elle perd. Il la trouve merveilleuse et elle le croit presque, dit avec cette bouche-là.

La première fois que Gamin est entré dans le bistrot du passage, il y est allé d'un pas un peu hésitant. Tous les jours sur le chemin de l'école, il faisait glisser son regard le long des vitres, ralentissait pour goûter au tohu-bohu du comptoir, aux effluves de café, de bières, de croissant chaud. Tous les jours il pouvait voir Gina, tantôt impatiente derrière les vitres, tantôt sur la terrasse, essuyant rêveusement une table, la joue chauffée par le soleil. Et puis le jour de ses onze ans, il a pu entrer. « A partir de maintenant tu as l'âge d'avoir ton propre argent. » avait dit sa mère, vite, évidemment, pour ne pas perdre de temps. Elle lui avait fourré un billet dans la main, un bisou sous l'oreille avant de retrouver, à petits pas pressés, sa machine à coudre.
Alors maintenant c'est pour lui les verres à grandes pailles, les sirops multicolores et le bruit, le bruit qu'il a le droit de partager, et non comme un clandestin à l'ombre des platanes. Pour lui les paillettes des cheveux blonds de Gina, quand elle se penche et dépose, dans un ruissellement de bulles et de boucles, le diabolo menthe sur la table.
Il a savouré sa première limonade, son crépitement, son halo vert tourbillonnant, les cris des hommes, les rires gras, les voix graves ou grossières, le ronronnement des robinets, le grelot de la porte et après avoir tout enregistré, il a rejoint un peu étourdi sa maison dans l'ombre de la rue. La fenêtre de sa mère faisait comme un gros oeil jaune dans le soir.

Gina lève les stores de bonne heure. La rue est presque déserte. Elle aperçoit la bouille noire de Gamin qui se dirige vers l'école, le salue du bout des doigts. L'aube rose perce le feuillage des platanes. Bientôt elle inondera les vitres et chauffera doucement le café. Gina a l'impression de sentir monter en elle cette chaleur. L'homme des trains viendra sûrement aujourd'hui. Elle aime cette attente, la douceur de  l'imaginer entre deux commandes. Le grelot de l'entrée et les mains qui tremblent, le coeur qui lâche, les yeux rivés sur lui, tant pis pour les autres. Son regard qui plonge, qui dit tout, qui s'attache, qui l'enveloppe. Elle aime son sourire, ses dents de loups,  il lui plait.
Elle n'a même plus hâte. Elle l'attend. Et c'est déjà beaucoup que de pouvoir attendre l'homme qu'on aime.

Dans l'escalier, craquements et crissement de chaussures.
La porte grince. Des pas sur le gravier.
Depuis la fenêtre, la mère voit Gamin partir. Le voilà qui ouvre le portail, se tourne à demi, agite une main et s'éloigne. La maison réveillée semble s'appesantir à mesure que les échos de Gamin s'estompent. D'autres enfants s'engagent sur les trottoirs. L'aube est rose. Elle a pu sentir, dans le mouvement de la porte d'entrée une odeur de brouillard et d'herbe coupée. La journée sera belle.
Le tissu rouge en soie si douce caresse ses cuisses. Une commande de cette drôle de femme blonde au teint hâlée. La veille, la mère l'avait vue venir, nimbée dans le dernier soleil du jour, jusqu'à ce qu'elle frappe au carreau. Elle lui avait ouvert.
Pensez-vous pouvoir tailler une robe dans ce tissu ? La mère avait soulevé le voile de soie. Ca jetait des éclairs rouges et soyeux dans l'obscurité du salon. Un vrai voile de vent. Elle avait juste hoché la tête, l'air approbateur. « Cela va me prendre du temps. »
La soie coule sous l'aiguille et la mère fascinée par l'éclat du tissu ne se lasse pas de soulever le voile, de le faire chatoyer à la lueur de la lampe.  Un bref instant elle regrette qu'il n'y ait pas plus de lumière chez elle.
Lorsqu'elle lève les yeux sur le jardin, une silhouette grise passe devant elle. La première fois qu'elle l'a vu, elle l'a trouvé beau. Surtout dans cet uniforme, elle qui habille les gens du matin au soir a appris à aimer la coupe droite d'une veste, le cintré d'une robe, les déliés d'une manche, les plissés d'une chemise. Les habits des gens lui en disent bien plus que leurs bouches ; et son imagination court comme un fil sur une pièce à repriser.
Elle  remarque le froissé du pantalon, les manches relevées, la cravate mauve déliée. A sa façon de repousser la casquette sur son front, elle en déduit une certaine fatigue, un peu d'incertitude. Trois jours qu'il n'était pas passé dans cette rue. Un long voyage. L'homme se dirige vers l'autre bout de la rue, où les lumières du bistrot éclaboussaient la nuit pâlie.

Gamin est à la fontaine, sur la place des tilleuls. Il vient d'acheter à la mercerie du fil rouge pour sa mère « le plus vif possible » et une ramette de papier pour ses dessins. C'est en passant devant le jet d'eau qu'il a eu l'idée d'un bateau. Déployant une des feuilles, il entreprend de plier le papier soigneusement, comme le lui a appris un camarade, en rabattant, pliant, dépliant, pour enfin ouvrir le cône et le poser sur l'eau pleine de remous. La fontaine surmontée de deux gueules de lions aux tuyaux de cuivre déverse ses jets à gros bouillon des deux côtés de sa vasque et le bateau tangue inexorablement vers eux.
Deux personnes prennent place sur le bord de la fontaine, tournant le dos à Gamin. Il reconnait la blondeur de Gina et l'homme en gris. Ils discutent, doigts emmêlés, leurs paroles fondues dans le fracas de l'eau. Un instant, le gosse évalue ce qu'il gagnerait à parler à l'homme. En tant que capitaine, il saurait lui apprendre les vrais mots de la marine, comme tenir la barre, à bâbord, les mots de la mer. Ca rendrait son bateau plus vrai. Mais un je-ne-sais-quoi le retient de s'avancer face à eux. Il entend, soulevé au-dessus des gerbes d'eau, des mots dépaysants. Le capitaine a versé «  voyage » dans la fontaine, « Europe » flotte par-dessus la cascade d'eau  « temps » coule à pic, Gamin ne peut l'attraper. Mais il comprend que le capitaine va partir très loin, très longtemps. Gina s'accroche à la fontaine comme on s'agrippe au bastingage. L'enfant imagine déjà la lente traversée du paquebot, la mer éclaboussée de soleil arctique, et la nuit, d'une lune dont les joyaux feraient feux d'artifices sur les remous de l'eau. Il ne peut pas voir la petite tempête qui s'élève en Gina, ni la pluie sourde et grêle qui s'abat sur ses joues. Enfin, ils se lèvent, pesamment, gauchement, la mine pâle de naufragés. Ils s'éloignent, elle vers le bistrot, lui au-delà, bien au-delà.
Derrière eux, on entend la voix exaltée de Gamin et des bruits mouillés. « Sus à tribord ! Hissez les voiles ! Vent en poupe moussaillon ! » De la gueule cuivrée des lions continue de jaillir de longs flots chlorés qu'on pourrait croire salés si on en prenait la peine.

La mère s'inquiète. Il y a bien longtemps qu'elle a fini la robe. Elle attend pendue à un cintre que la belle femme blonde daigne l'essayer. La couturière jette des regards d'envie sur les reflets rouges et velours.
La porte s'ouvre à la volée « M'man il fait magnifique dehors, les coucous sont sortis. » Ca la fait sourire. -Gamin ! Une tête sombre comme le grenier apparait à la porte. Elle remarque le pantalon trempé qui colle à ses jambes et les tâches sombres laissées par l'eau sur son t-shirt. « Peux-tu porter cette robe à la femme du bar ? Dis lui de venir me voir pour l'argent. » Gamin ouvre de grands yeux en découvrant l'habit. « une vraie robe de mariée ! ! »
 La tenant à deux bras avec déférence, l'enfant a traversé le jardin et a disparu au coin de la rue.

Quand le patron arrive, les stores du bistrot sont baissés. Il discerne à travers le tintement de l'entrée et le noir de cave les sanglots  et les boucles de sa serveuse. Elle a froid. Le patron ne parvient pas à  la réchauffer. Et puis il est patron, il ne sait pas. On n'essuie pas les verres comme on essuie des larmes, il n'a pas la délicatesse qu'il faut.
Alors il l'a installé dans un fauteuil bien moelleux, lui a préparé un bon café, chaud comme les bras d'un homme, noir comme le bistrot.
Les habitués n'ont rien dit, ni sur les stores baissés comme les paupières de Gina, ni sur la télé et les boucles éteintes.
Quand Gamin entre il ne comprend plus rien. Il a dû rêver, se tromper de direction, être revenu à la maison... Mais non. En clignant des yeux, il finit par distinguer les formes sombres des gars attablés, la rumeur basse des discussions. Gina est au fond de la petite salle, dans un fauteuil trop grand pour elle. « Mais Gina, il fait beau dehors... » Il a pris sans le savoir le ton réservé à sa mère. Et puis, perplexe devant son silence, il essaie, à tout hasard « tu n'as pas vu le soleil ? » Il a l'impression que tout le monde devient fou. La rue entière semble plongée dans le silence et l'obscurité. Il déteste ça. Alors il se souvient du trésor rouge qu'il a dans les bras, et soulevant la robe comme une dernière offrande, il la présente aux yeux rouges de Gina : « regarde ! ». La serveuse voit la bouche tremblante du gosse, elle remarque ses yeux effrayés qui cherchent la lumière, qui cherchent le bruit si palpable d'ordinaire à l'intérieur du bistrot. Alors elle saisit les remous rouges et soyeux, fait onduler l'habit sous ses yeux, projetant sur ses boucles quantité de reflets rouges et se penche vers l'enfant. « Je vais chercher ton diabolo. » Aujourd'hui, c'est diabolo citron. Mais rien n'est moins lumineux que ce diabolo-là.

« Elle a dit que tu allais la garder, qu'elle était trop belle pour elle. Elle a même dit que tu devrais la porter, toi, qu'elle t'irait bien »
Gamin, pour une fois, est resté près de sa mère. Elle entend le griffonnement de la mine quand elle arrête la machine pour repasser un pli. Elle aimerait bien défroisser le coeur de son fils aussi simplement, un mouvement du fer pour évaporer le chagrin qu'elle devine. Elle jette un oeil discret sur le dessin, du rouge et beaucoup de noir. Elle s'inquiète et pour une fois, elle se lève, prend son fils par l'épaule et trouve qu'il a bien grandi. Ensemble ils vont vers la porte, et elle la franchit d'un seul élan sous le regard ébahi de Gamin.
Elle a réussi.
Elle est dehors.
« Montre-moi les coucous s'il te plait. »

19h, service fini.
Le tablier bleu est plié soigneusement sur un coin du comptoir.
Balayage de la salle.
Elle va bientôt devoir passer la porte, affronter tout ce ciel tellement bleu qu'il en est insultant. Elle ramasse les papiers qui traînent. Elle ramasse le dessin gris et rose. Elle ramasse cet enchevêtrement de peau rose-caresse autour d'elle, elle ramasse l'ancre froissée du dessin, comme si finalement les deux personnages n'étaient pas si bien amarrés l'un à l'autre, Elle froisse avec fureur ces couleurs si bien mélangées,  brassées, embrassées qui l'embrasent de peine.
Le balai tombe.
La porte se ferme en claquant sur des talons qui chavirent.

Gamin n'est pas encore réveillé. La maison peut encore paresser un peu dans son silence, bercée par le ronronnement de la machine à coudre. Elle repense au cadeau de la jeune serveuse. C'est bien dommage. Elle aurait l'air ridicule dans cette robe somptueuse. Elle qui n'ose pas sortir. Quel effet elle donnerait en s'habillant de soie chez elle ! Les gens pourraient la voir à travers les volets. Ils diraient : « La mère fait sa princesse. » Elle peut déjà entendre les rumeurs. On la prendrait pour une folle. Et puis, avec cette robe, tout le monde la regarderait ! Oh, ce ne serait pas pour elle qu'on tournerait la tête, bien sûr ! Mais pour ce rouge semé d'étincelles, pour cette douceur satinée qui caresse rien qu'à la regarder. Et qu'on la regarde, elle ne le souhaite sûrement pas !
Sans qu'elle s'en soit rendue compte, le va-et-vient de l'aiguille s'est arrêté. Le front à la vitre, la mère ne voit pas l'homme en costume gris qui ferme sa porte à clé, juste en face, les épaules basses, et qui d'un pas pesant tourne le dos au bar, les lèvres serrées, le col droit, la cravate bien arrangée. A la main, une valise beaucoup trop lourde pour un voyage habituel, qui fait beaucoup trop de bruit pour cette heure matinale.
Il avance droit devant lui, à grandes enjambées, comme s'il avait peur, comme s'il ne savait plus rien et que son seul recours était là-bas, tout droit, vers cette gare illuminée qui le guide comme un phare.

Le patron est arrivé tôt.
Il voulait être là quand sa serveuse arriverait. Il espérait qu'elle parviendrait à ouvrir les stores, à laver son malheur dans un bain de lumière. Il aperçoit le bleu du tablier, puis le balai, puis le dessin, roulé en boule. En le défroissant, le patron comprend que Gina ne viendra pas aujourd'hui.

Le train souffle et vibre comme un dragon. Depuis le promontoire elle peut voir les grosses portes qui avalent les passagers et les valises. Elle peut voir les hommes qui courent, qui embrassent leur femme, qui cherchent leurs billets, leurs bagages, leur montre, l'affolement derrière la ligne jaune. Les mille fenêtres toutes éclairées dans le pâle début de jour. Elle voit son homme, loin d'elle, là-bas, sur le marchepied, qui pose sa grosse valise dans le ventre du train avant d'y disparaître à son tour. C'est si rapide. Il suffit d'un train.
Un son continu s'élève, la machine s'ébranle et elle l'est aussi.
Les lumières glissent le long des rails jusqu'à se perdre, noyées vers le soleil levant.
Alors elle se lève précautionneusement, prête à tomber, s'enfonce dans le bois, bien loin derrière le village, là où les feuillages sont si épais qu'on n'y voit pas la couleur du ciel.
La brume est bientôt submergée par un soleil éblouissant qui n'a plus lieu de l'être.

Où est Gina ?
Le gamin a demandé ça du ton le plus détaché qu'il a pu. Son diabolo fraise n'a plus de bulles. Il  avait tant besoin de leur réconfort qu'il en a usé le pétillement. « Je ne sais pas. Veux-tu un autre diabolo ? » demande le patron en voyant l'enfant faire la grimace. Il ne sait pas doser le sirop comme Gina. Et puis il mélange. On ne peut pas dessiner à la paille quand le diabolo est mélangé. Il aurait dû savoir, pour un patron...
Gamin avait passé du temps à la fontaine ; le feulement bouillonnant des lions l'avaient quelque peu consolé même si, dans tous ces remous d'eau en diamants de soleil, Gina lui avait manqué encore plus.
Il faut qu’il rentre. Maman est étrange en ce moment.

Silence de la forêt.
Le chagrin qui la prend d'assaut comme une marée haute, le bruit du train en ressac, galets serrés roulés dans sa gorge. Les wagons qui défilent et avec eux tout le reste, tous ses sourires et ses attentes. Une brume d'aube s'élève des champs et de la rivière au-delà des rails. Une brume dense et blanche qui l'empêche de voir autre chose que cet amour qui s'en va. Il n'y a plus que ce moment qui étouffe la veille et le lendemain. Il n'y a plus que cette grande tempête qui la fait tanguer. Le bar n'existe plus. Il n'est qu'une épave de plus laissée à sa douleur. Elle n'est plus celle qui servait, bien droite, près du comptoir. C'était bien avant, c'était quand il était là, c'était hier. Son corps entier s'est détaché d'elle, n'est plus à elle, ne rime plus à rien.

Elle alla se couler, petit cadavre, sous la houle du bois.

Après le dîner, quand Gamin a rejoint sa chambre sans aucun de ses bruits de vie qu'il affectionne d'ordinaire, la mère s’est glissée clandestinement dans le salon et dans la robe de soie rouge.
Une pâle lune de mai allonge les ombres du jardin et la sienne, longue et charnelle, se découpe comme un fantôme sur le mur.
Fraicheur de l'air
Cette fine brise si chargée d'odeurs pour son nez trop longtemps habitué aux parfums domestiques
la sensation des graviers sous ses pas
et tout ce vide autour d'elle, cet espace de rue sans rien pour l'entraver, ni meuble ni porte, ni mur pour barrer sa vue. Elle en a le vertige.
Quelques fenêtres encore allumées la rappellent aux convenances. Qu'aurait-on dit si on l'avait vue, vêtue comme elle ne s'en était jamais donné la peine, en pleine nuit ? Elle gagne  prudemment la colline, attirée par la liberté que lui promet le bois désert, les territoires vastes et herbus de la colline. La soie sur ses jambes lui semble plus douce que jamais. Ce n'est plus un habit, c'est un orgueil, une dignité qu'elle endosse ce soir-là. Pour se donner bonne conscience, elle ne cesse de se répéter «  c'est du temps gagné au sommeil »

Du fond de son lit, Gamin a entendu du bruit. Or, du bruit dans la maison, c'est comme un diabolo sans bulle. Cela n'existe pas. Il quitte ses draps chauds et s'appuie au rebord de la fenêtre, éclairée par le lampadaire faible du trottoir. La nuit  porte une grande lune blanche qui fait des ombres partout. Il y en a une qui bouge au milieu de la route. Elle est longue et pâle sur le goudron, elle ondule un peu. Il voit la femme, la soie au voile rouge profond dans les lueurs de la rue. Il voit la silhouette qui s'enfuie vers la colline, derrière le village, là où sa mère lui interdit d'aller à cause des chasseurs, des bêtes sauvages, des sentiers qui s'effacent sous les pas. Elle lui rappelle un être cher et soudain il a envie d'ouvrir grand la fenêtre et de l'appeler de toutes ses forces. C'est Gina, c'est forcément elle. C'est la robe rouge qu'elle a tenue entre ses mains, c'est sa façon de marcher, voluptueuse, alanguie. Il n'a pas ouvert la fenêtre. Il l 'a fixée jusqu'à ce que son ombre se mêle à l'ombre des arbres. Il a hésité à descendre, à grimper dans le grand lit de sa mère, qui doit se sentir seule elle aussi. Il a besoin de sa chaleur, de ses yeux doux même s'ils s'enfuient toujours. Et il s’est senti si vide d'un coup, vide et froid comme le lit ; il a regagné ses draps, s'y est enroulé serré, et n'a pas entendu la porte qui s'ouvrait à nouveau. Il dormait.

Tous les jours, le patron vient d'abord frapper à la porte de Gina avant d'aller ouvrir les grands volets de son bistrot. Il espère toujours qu'il aurait quelqu'un à déranger. Mais même ses coups les plus vigoureux ne réveillent personne. Il attend toujours un peu devant les volets  grands ouverts, puis reprend le chemin du bar. Depuis les baies vitrées, il peut deviner la masse sombre de la forêt surplombant le village ; il ne peut s'empêcher d'y chercher la présence de Gina quelque part parmi ces arbres. Gamin passe aussi et, comme un rite entre eux deux, ils échangent les nouvelles dans le camouflage des bulles de diabolo.
A présent, la mère ose quelques pas dehors, son fils au bras, à l'heure de partir à l'école. Un pas de plus chaque jour. Gamin attend avec bonheur le jour où elle pourra l'accompagner jusqu'à l'école.
Elle lui cache ses promenades nocturnes. Elle aime tendre l'oreille vers le grand sommeil de Gamin, glisser dans la soie rouge, ouvrir la porte en catimini et se hâter comme une voleuse qui cambriolerait la rue.
Ses pas l'entraînent toujours sur la colline, entre les craquements des branches et le froissement des feuilles, les soupirs du vent, la lumière bleue entre les ombres des troncs.
Elle a toujours un peu froid mais c'est tellement bon de sentir tout son corps en mouvement sous le tissu fin, de l'entendre bouger !
Une nuit, elle est parvenue tout en haut de la colline, sur un plateau nimbé de clair de lune. La mère pouvait voir les diamants jaunes des lampadaires du village, précis et minuscules dans l'écrin sombre de la vallée. Un grand souffle tordait ses cheveux et gonflait la soie rouge.
C'est ainsi que Gina l’a vue.

Entre les racines d'un hêtre, la serveuse attendait, les yeux grands ouverts. Si elle les avait fermés, tout serait revenu, elle le savait. Ces images revenaient toujours et leurs blessures. Dans le silence feuillu et craquelé de la forêt, une rumeur montait déjà.  L'entrechoquement de quelques couverts. Des bruits de voix, le carillon de la porte du bar. La forêt se fait moins sombre à ses yeux grands ouverts. Elle peut y voir danser l'ombre des grands platanes sur le trottoir, dans les jolis matins moussus de lumière. Et la porte qui s'ouvre sur son béret gris, tout le soleil dans son sourire, son air de la chercher, un brin désemparé dans l'odeur de café et d'air froid de l'aube. Le parfum du trottoir et des femmes qui commandent une tasse, l'air absent, l'air pressé.
Elle a froid. Le vent ondule entre les troncs et son corps, fait pousser des soupirs branchus à la nuit, comme celui qu'elle a dans la poitrine. La forêt tremble. Ou son coeur. Ou l'eau au bord de ses cils.
Chaque nuit pareille.
Sauf cette nuit. Cette nuit il y a quelqu'un près d'elle. Elle voit danser la robe rouge, les pieds si discrets, les cheveux envolés. La femme marche avec avidité, avec plaisir. Gina admire l'allure effrontée de la femme, ses chevilles fines et souples, sa démarche pleine d'enfance, comme si elle savourait une bêtise.
Voilà presque sept jours que Gina n'a plus vu personne, recroquevillée sous le bois dans l'ombre et le silence. La femme lui apporte une douceur imprévue.

Quand elle s'en va, la serveuse a envie de la suivre. Pour la première fois depuis le départ du train, Gina ne veut plus être seule. Gina veut du soleil, des regards. Gina a moins peur du village. Alors elle se glisse à sa suite, furtive et maladroite derrière la robe rouge bienveillante, un peu engourdie par le froid et la faim. Quand apparaît la gare, en haut du promontoire, une houle de chagrin l'emporte à contre-courant. La femme l'abandonne en dévalant insouciamment  la dernière pente, avance dans la rue et franchit un portail. Une porte silencieuse s'entrouvre, la silhouette  s'y efface.

Gamin trépigne. La mère est encore dans sa chambre et c'est pourtant l'heure d'aller à l'école. Il ne sait pas quoi faire. C'est la première fois qu'il est prêt avant elle. Il l'appelle. Il entend le sommier qui grince, des chaussons qui frottent le sol, la porte de l'armoire qui s'ouvre en cognant le mur. Il hésite à partir. Il répugne à manquer un seul des pas de sa mère au-dehors. La voilà. Malgré des cernes surprenants sous les yeux, il la trouve plus belle que jamais. Il y a quelque chose de changé dans son attitude. Peut-être ses gestes, plus larges, plus enveloppants. Elle lui ébouriffe les cheveux, l'embrasse vite, se chausse et l'attend, l'air serein. Rassuré, il lui tend la main et tous les deux franchissent le seuil, un peu éblouis par la lumière de plus en plus blanche de l'aube.

On peut voir en haut du promontoire une silhouette à contre-jour qui les suit du regard. Seul le patron l’a remarquée, derrière les baies vitrées qu'il vient d'ouvrir. Et tout d'un  coup, il respire mieux. Quand il a vu Gamin passer sur la terrasse, il s’est rué à sa rencontre, faisant carillonner férocement l'entrée du bar. « Gamin !  diabolo framboise ! »
Gamin reconnaît le code. Il a envie de courir en sens inverse pour rejoindre sa mère qu'il a quittée il y a quelques instants, pour l'embrasser encore, pour lui montrer son coeur enfin défripé. Gina va revenir. Gina va mieux.

Tout le jour, elle a guetté la femme. Elle a reconnu Gamin, elle s'est souvenue de la robe rouge, de la femme derrière la fenêtre, derrière la machine à coudre, au regard fuyant, aux mains habiles, à la voix douce et basse. Elle ne parvient pas à comprendre que la mère est la femme à la robe rouge. Elle l'attend avec impatience Elle a envie de descendre dans la rue et de frapper au carreau de la fenêtre.
Tout le jour, elle observe les allers et venues de la rue, du bistrot, de la gare. Elle apprivoise sa mémoire à ces images paisibles, essaie d'enfouir profond la mauvaise graine, retourne les souvenirs à cette lumière si blanche. A force de bêcher la peine en petite mottes terreuses, elle s'allège un peu. Les lieux reprennent les couleurs qu'elle aime. Elle repense à sa maison, le flot de soleil sur le plancher miel et les tapis, l'odeur de caramel des meubles clairs, contourne avec précaution l'image du lit déserté, s'abandonne au souvenir des bruits confortables de sa cuisine. Elle songe avec tendresse au patron qui s'agite là-bas, sur la terrasse et qui range les parasols alors que le soleil déjà chaud inonde les tables. Elle sourit.

Avancer en gardant la tête dans le ciel.
Rester droite quoi qu'il arrive en s'accrochant au soleil.
Faire ce qu'il faut et finalement c'est si peu quand on y pense. Quelques heures de travail et la vie qui attend partout, qui donne envie de courir de garder des heures pour soi pour goûter la vie, pour les autres. Tous ces liens à tisser toujours pour être toujours lié, garde fou aux heures mornes. Tisser la vie et ses kilos d'espoirs sans s'embourber dans la peine, le travail, si peu de choses.
Et parfois aussi s'abandonner. Parce qu'il le faut et qu'on s'ouvre encore. On donne ses blessures au vent une bonne fois pour être apaisée, pour en tirer la vertu, une autre douceur un peu mélancolique qui nous donne la lenteur qu'il faut, le besoin des choses et des êtres.
Ne pas avoir peur de regarder derrière. Parce qu'on sait être solide ; voir le trajet parcouru, sentir les blessures et en tirer la confiance.

Quand la nuit est tombée, Gina a rôdé aux alentours du village. Elle a surveillé les lumières de la maison de Gamin jusqu'à ce que tout s'éteigne et qu'elle aperçoive la forme rouge de la mère sortant furtivement. (Quand la femme atteint le haut du promontoire, elle frôle Gina sans le savoir puis s'aventure dans l'obscurité du bois.)
Cette nuit-là, elle s’est promenée très loin. Elle a marché jusqu'au versant opposé de la colline. Elle avait les yeux rêveurs, elle s'est arrêtée souvent comme pour mieux  profiter du noir et des bruits froissés des arbres.
Et puis, dans un sursaut elle s’est hâtée, est retourné sur ses pas, zigzaguant entre les troncs dans un froissement de jupons soyeux.
Gina courait derrière elle en se promettant d'être aussi gracieuse, aussi légère dorénavant.
Quand la femme a rejoint la rue, la serveuse a attendu quelques instants avant de retrouver le village à son tour. Elle a traversé prudemment la rue, est passé devant le bistrot éteint pour quelques heures encore, s'est engagé dans les ruelles, a tourné la poignée de sa porte. A tâtons, ses mains ont repéré le canapé et elle s'y est écroulé.
Quand le patron, selon  le rite, est allé frapper à la porte de sa serveuse, elle s’est réveillée en sursaut.

Le brouhaha au bistrot est assourdissant malgré l'heure matinale. Les habitués commentent les informations du matin. C'est l'heure des cafés avant de partir au bureau. Gina ne sait où donner de la tête, le plateau chargé de tasses brûlantes. Elle dispense son rire à chaque table et laisse entrer l'air du matin par la porte entrebâillée pour chasser les relents de café et de bière. Par les grandes baies vitrées, on voit passer Gamin et sa mère qui l'emmène jusqu'à l'école. Le gosse cherche Gina derrière les reflets de la vitre. Elle lui fait signe, lui envoie un baiser et salue la mère avec un sourire un peu ému.


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