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Prix du Jeune Ecrivain de langue française TV5MONDE

Prix du Jeune Ecrivain de langue française TV5MONDE Merci à tous pour vos participations, le concours est maintenant terminé ! La lauréate du Trophée des Internautes TV5Monde est Fanny Voelin pour sa nouvelle "Jour noir". Elle a reçu, lors du salon du livre qui s'est déroulé à Paris le 17 mars, une sélection d'ouvrages choisis par Olivier Barrot.

Les votes étant terminés, un tirage au sort désignera 10 internautes gagnants.  Ils recevront chacun un lot de 3 livres offerts par Buchet Chastel, Gallimard et le Prix du Jeune Ecrivain de langue française. Et le grand gagnant parmi ces 10 finalistes recevra le 1er prix : une liseuse électronique Kindle !

Le Prix du Jeune Ecrivain de langue française est un prix annuel destiné à récompenser des oeuvres d’imagination inédites, en prose (nouvelles, contes, récits), écrites en langue française par de jeunes auteurs âgés de 15 à 27 ans.

Le Prix du Jeune Ecrivain de langue française est soutenu par l'OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) et la Fondation BNP Paribas

Jour noir


Une nouvelle de Fanny Voelin
 

C’est la nuit.
Elle est arrivée comme ça, un soir de septembre. Sans prévenir. Comme tous les autres soirs de septembre, et de décembre, et d’avril, et de juillet d’ailleurs. Et, comme chaque soir, elle surprend les hommes, eux qui, pourtant, la voient naître et mourir, et renaître, et mourir, indéfiniment. Eux qui la craignent, qui passent la moitié de leur vie dans l’obscurité à attendre qu’elle s’en aille, à la chasser à coups de néons et de briquets, à la fuir, à la colorier avec des artifices qu’elle balaie en se riant de leur naïveté.
Elle a d’abord avalé le fond de la vallée, se glissant dans le moindre interstice, comblant les creux et les sillons, déboutonnant son long manteau pour l’étendre sur l’herbe tiède et les racines noueuses. Elle a ensuite gagné le sentier, l’a chatouillé du bout des doigts, avant de l’étreindre en souriant, sous l’œil attendri de la lune. Elle a joué un moment avec la cime frissonnante des chênes et des pins. Elle a effleuré les flancs de la montagne et s’est hissée à son sommet. Enfin elle a effacé la laideur de la bâtisse en béton, a esquissé des ombres sur ses murs lisses et froids et s’en est allée danser sur la fenêtre opaque de la chambre de Charlie Dufraine.
Charlie, lui, n’a pas peur de la nuit. Elle est son alliée, son amie, même le jour. La fenêtre est si sale qu’il ne voit au-dehors que l’ondoiement du soleil de midi et la marche souple de la tombée de la nuit. Charlie a déjà demandé de l’eau et du savon pour nettoyer la vitre. On lui a dit oui, et puis on l’a oublié. Il a aussi demandé de l’huile pour réveiller la poignée. On a ri en lui disant que toutes les fenêtres du bâtiment avaient été condamnées bien avant sa naissance.
Alors il regarde la télé, Charlie. Il s’assied sur son matelas rongé par les mites et il regarde la télé. Il a de la chance. Personne sauf lui n’a de télé. Mais ce n’est pas vraiment la sienne. Le garçon qui occupait la chambre avant lui l’avait gagnée aux échecs. Il a glissé dans l’escalier du réfectoire et s’est brisé la nuque. On l’a enterré au sommet, parce que la terre y est un peu plus meuble. Il n’avait pas de famille. Personne ici n’a de famille. Alors Charlie a pu garder la télé.
Elle est tombée en panne, la semaine dernière. Des bandes ont rayé l’image, et puis, il n’y a plus eu d’image du tout. Tant pis. Charlie fixe maintenant l’écran où s’agitent des points blancs, pataugeant dans la marée noire qui les emprisonne. Le haut-parleur crache un son désagréable et perçant, un son distillant dans le maigre corps de Charlie une onde de chaleur qui le convainc qu’il est toujours en vie. Une éducatrice a eu pitié de lui. Elle lui a promis que, dès le lendemain, elle viendrait réparer la télé. Mais il y a cinq jours de cela et elle n’est toujours pas venue.
Et Charlie, le dos voûté, les yeux immenses et ternes, regarde tomber la neige, bringuebalée par le son strident du haut-parleur, fracassée par les écueils dissimulés tout au fond de l’écran.

*

On a trouvé Charlie un mercredi.
Pas de lettre, pas de nom. Juste un bébé gelé et mal fagoté. Alors on lui a inventé un prénom. Charlie, parce que tous les prénoms des enfants trouvés le mercredi doivent commencer par C - le jeudi par D, le vendredi par E, et ainsi de suite. Charlie Dufraine, parce qu’on l’a trouvé au pied d’un frêne et que le secrétaire est nul en orthographe.
Et puis il y a Zoé. Une fille un peu plus grande que Charlie. Zoé, c’est le grand mystère. Un mystère que chacun s’évertue à élucider. Certains prétendent qu’elle vient d’une planète aux semaines de vingt-six jours. D’autres affirment qu’elle a un super pouvoir et qu’elle a hypnotisé le secrétaire pendant qu’il écrivait son nom sur le registre. Charlie, lui, dit juste que ses parents ont eu le temps de lui donner un prénom avant de l’abandonner.
Charlie, on a dû manquer de ciment pour le bâtir, à sa naissance. On a dû refiler la tâche à un apprenti. Il est tout petit, Charlie. Il a une tête trop grande qui dodeline entre des épaules mal alignées. Il a la peau pâle, telle la neige sur l’écran de la télé. Une peau constellée de taches de rousseurs, gravant au fer chaud sur son visage chaque minute de la vie qu’il a déjà perdue. Il a des jambes qui, quelle que soit l’heure, pointent à neuf heures cinq. Il a des cheveux rouges comme la braise, brûlés vif par l’intelligence qui couve sous son crâne. Il a des lèvres trop fines, craquelées, semblables à la steppe qui s’est nichée au fond de son cœur. Il a des yeux orangés qui lui confèrent un regard perçant, un regard qu’ont esquivé les rares humains qui l’aient jamais croisé.
Non, il n’est pas beau, Charlie. Il est étrange et il inquiète. Les éducateurs disent qu’il est le diable. Ils ne savent pas qui est le diable. Ils répètent un peu bêtement ce que disent les gens de la ville. Ils ne sont pas vraiment croyants, les éducateurs. Ils croient un peu en tout. En tout ce qu’on dit, en tout ce qui fait bien quand on le dit. Ils ont interdit à Charlie la sortie hebdomadaire. Ils disent que c’est trop dangereux, avec la falaise. Ils disent que c’est de là que montent les esprits avec lesquels communiquent les disciples de Satan, que ce serait leur perte à tous que de laisser le petit y aller. En vérité, ils pensent juste qu’ils ne savent pas trop quoi penser, les éducateurs. Ils sont seuls, isolés dans leur monde hors du monde. Leur seul objet de pouvoir, c’est ce fort, ce fort dont l’humanité se fiche éperdument. Pour se sentir exister, ils ont besoin de diriger, de commander, de contrôler, de maîtriser. De sentir que rien ne leur file entre les doigts, pas même le temps qui court, qui se glisse sous les rebords des fenêtres, entre les lattes du plancher, parmi leurs pensées, et qui, la nuit, vient hanter leurs songes et déchirer leur sommeil.
Charlie, il comprend. Il comprend les hommes qui craignent la nuit et le temps. Il comprend leur attente, leur espoir, leurs rondes interminables dans la sombre bâtisse. Il comprend que l’attente a une limite et qu’au-delà s’étend la terre infinie de l’illusion et du déni. Il comprend que les éducateurs savent qu’un jour, il sera trop tard, qu’un jour, ils ne pourront plus s’en aller. Qu’ils resteront là, sur la montagne, avec la nuit et les orphelins. A attendre. A attendre quelque chose, une vie, une aventure, une découverte. Arrivera bientôt l’heure où désormais rien n’arrivera plus. Mais ils restent, rongés par l’espoir, corrodés par le temps, paralysés par l’ennui.
Et Charlie, assis dans la pénombre, les articulations rouillées, regarde, sur l’écran, sa vie exploser, sa vie dont les lambeaux blanchâtres tourbillonnent sans fin, piégés dans l’encre pâteuse de la nuit.

*

Charlie a son anniversaire, ce soir.
Le cuisinier ne lui a pas demandé son plat préféré. Les autres enfants ont toujours droit à leur plat préféré le jour de leur anniversaire.
Charlie, il s’en fiche. Il hausse les épaules. Il mange ses pommes de terre trop crues et son jambon trop cuit. Il a toujours faim, Charlie. Les éducateurs lui disent de manger, parce qu’il est si fin qu’il se briserait sous un regard un peu trop appuyé. Il mangerait volontiers, Charlie, il mangerait à chaque heure, chaque minute, chaque seconde si on lui donnait quelque chose qui croque, qui crisse, qui chante, quelque chose de bleu, de tendre, de nouveau, de brillant, quelque chose que l’on peut savourer, lentement, quelque chose qui nourrit pour toute la vie, quelque chose dont on garde éternellement le goût sur la langue. Mais jamais il n’a reçu cela, Charlie. Alors il reste petit, malingre. Il mange en silence, il avale, sans mâcher. Il rêverait volontiers au chocolat, à la menthe, à la fraise, à la vanille. Mais jamais il n’en a entendu parler. Alors il rêve au néant. Au néant qu’il peuple avec tout ce qu’il connaît. Il sent le lourd poids de ses quelques années peser sur ses frêles épaules. Il se sent tellement vieux, ici. Il sait tout, tout de la bâtisse, tout ce qui est humainement possible d’en savoir. Il connaît chaque recoin, chaque ombre à chaque heure de la journée, chaque dalle un peu usée, chaque veinure sur le mur au-dessus de son lit. Il cherche sans cesse autre chose à connaître. Il ne trouve rien. Il connaît son monde comme le fond de sa poche. N’est-ce pas être vieux, ou bien, que de tout connaître ?
Pourtant il n’est pas vieux, Charlie. Il se dit parfois que l’aube est retenue par la brume et que le chemin ne tardera pas à se profiler. Que la vie, la vraie, n’a pas encore commencé. Il est si petit, si insignifiant, si invisible. Bientôt il va naître. Il aura alors tout le temps d’être vieux. Charlie, il se demande parfois si sa vie à lui ne va pas à l’envers. Si on ne l’a pas envoyé directement devant les portes de la mort, par erreur. Et s’il n’est pas désormais condamné à remonter le courant pour pouvoir enfin commencer à vivre.
La télé, gobée par l’obscurité morbide de la chambre, s’époumone, hurle, comme un agneau qu’on égorge. Et Charlie, recroquevillé, lui parle, la rassure, avec des mots inventés, parce qu’on ne lui a jamais appris ceux dont il sait avoir besoin.

*

Charlie est assis sur une chaise, dans le réfectoire déserté.
On est vendredi. Les autres sont dehors.
Charlie, lui, n’en a pas le droit. Toi, tu es un peu une erreur, lui disait une éducatrice en souriant niaisement, sans oser le regarder dans les yeux. Tu es vraiment un peu une erreur. Charlie, il se demande alors comment on peut être juste un peu une erreur. Il se demande pourquoi on l’a effacée, cette erreur, le jour où il est arrivé, pourquoi il a cessé de vivre avant même d’avoir commencé, pourquoi il n’est pas mort, pourquoi il vit alors qu’on l’a tué. Il est juste un fantôme, qu’on garde, comme ça, tout en haut de la bâtisse, qu’on nourrit, juste assez pour le maintenir en vie. Juste assez pour que les éducateurs se convainquent qu’ils sont de nobles  personnes, ayant recueilli un pauvre petit orphelin. Juste assez pour que Culpabilité, la pire des démones que le gamin sache invoquer, ne vienne pas hanter leur sommeil.
Charlie, il pense aussi aux autres enfants, dehors. Il aimerait être avec eux. Il est triste. Il n’est pas jaloux, non, pas jaloux. Il ne connaît pas la jalousie. On ne la lui a jamais apprise. Il ne connaît pas le bonheur, le malheur, les rires, les pleurs, la complicité, la rivalité. Il ne connaît que l’indifférence, l’indifférence des cœurs et des murs froids. Ce n’est jamais l’été, ici. Ce n’est jamais le soleil. C’est la nuit, toujours la nuit. Charlie l’a apprivoisée, lui a parlé, d’abord timidement, puis comme à une vieille amie. Il n’en a pas d’autre, ici. Il n’a pas d’amis du tout, vieux ou pas, ici ou ailleurs. A part la nuit. Et la neige. Il ne la connaît pas encore très bien, la neige, mais il sait déjà qu’eux deux s’entendront très bien. Il attend juste qu’elle veuille bien sortir de l’écran pour pouvoir enfin la rencontrer, en vrai.
Le cuisinier arrive et voit Charlie, seul, au milieu du réfectoire. Il crie et il dit qu’il n’a rien à faire là. Il lui dit de remonter dans sa chambre. Charlie monte les escaliers en courant tandis que le cuisinier se signe, au cas où.
La télé s’est calmée. Ses hurlements se sont mués en gémissements plaintifs. Charlie pose la main sur sa tête, brûlante. Il se dit qu’elle doit avoir de la fièvre. Il l’enveloppe soigneusement dans sa couverture.
Sur l’écran, la neige tombe de plus belle, tourbillon, tempête, rivalisant courageusement avec les ténèbres qui luttent pour la dissoudre dans l’oubli. Charlie les observe. Il aimerait bien qu’elles soient amies. Il aimerait bien, une fois, marcher dans la nuit, dans la nuit endormie par la neige. Dans la nuit de dehors, la grande nuit, la nuit qui fait peur. Charlie, il en rêve, du froid et du noir. Il sait que lorsque le monde et les hommes seront enfin endormis par la nuit et la neige, il pourra renaître. Là, seulement là, commencera ce pour quoi il a tant attendu. Il sait que d’autres ont attendu bien plus que lui, que d’autres attendent toujours. Mais il sait aussi que sa vie est un point invisible sur la cape que le temps porte sur les épaules. Que les années qu’il n’a pas vécues sont perdues pour toujours.
Et Charlie, allongé sur son lit, mêle son esprit à la neige qui tourbillonne. Il l’aime, la neige, il l’aime de plus en plus. Finalement, il espère bien que personne ne viendra réparer sa télé. Il espère que personne ne fera revenir les voix et les couleurs, le monde du jour, qui jamais ne l’a accepté.

*

C’est la nuit.
Une nuit en trois parts.
La première est celle qui a fondu, lentement, sur la moitié du monde, celle de la routine, du sommeil et du silence. Elle a plongé la lugubre bâtisse dans l’obscurité, l’orphelinat battu par les vents, la solitude, le froid. Elle a déposé sur les paupières des hommes des pastilles de plomb qui, doucement, ont fermé leurs yeux déjà si sombres. Elle a fait luire les chandelles, crépiter le feu dans l’âtre. Elle a dissipé la haine, créé l’harmonie, effacé les masques, comblé les précipices, le temps d’une poignée de rêves que le jour s’empresse d’estomper.
La deuxième est celle qui rôde, sournoise prédatrice, dans la chambre de Charlie Dufraine. Elle y a établi ses quartiers il y a des années déjà, et la lumière, face à une telle suprématie, a abandonné l’espoir d’y retourner. Elle grignote la solitude de Charlie, se nourrit des mots qu’il lui offre. Elle a presque pitié de lui, à présent. Elle se surprend à éprouver de la sympathie pour ce pauvre gamin. Alors elle l’écoute. Elle l’écoute, sans lui répondre. Elle est comme les murs qui l’entourent : elle a des oreilles, mais pas de langue, d’yeux encore moins.
Enfin la troisième nuit est celle de Charlie. Une nuit difficile à percevoir, une nuit qu’en réalité, personne n’a jamais perçue. Elle vit tapie dans le cœur de Charlie et elle avance, elle gagne ses poumons, ses membres, sa tête, son âme. Sur son passage, elle sème la désolation, elle refroidit son sang, elle endort ses espoirs, elle annihile ses réflexions. Cette troisième nuit, elle s’est installée dans le corps de Charlie à la seconde même où des mains tremblantes l’ont abandonné, à la merci des rafales du vent et du malheur.

*

Sur l’écran, les flocons, devenus perles ouateuses, tombent dans un chuintement feutré.


Copyright Ed. Buchet-Chastel 2012.

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Vous avez entre quinze et vingt-sept ans ? Vous écrivez une nouvelle, un récit ou un conte ? Vous voudriez être lu(e), voire édité(e) ? Vous avez jusqu'au 1er avril 2012 (candidats français) ou jusqu'au 1er mars (autres candidats) pour adresser vos écrits au Prix du Jeune Ecrivain de langue française. Les meilleurs textes seront édités aux Editions Buchet Chastel.
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