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Prix du Jeune Ecrivain de langue française TV5MONDE

Prix du Jeune Ecrivain de langue française TV5MONDE Merci à tous pour vos participations, le concours est maintenant terminé ! La lauréate du Trophée des Internautes TV5Monde est Fanny Voelin pour sa nouvelle "Jour noir". Elle a reçu, lors du salon du livre qui s'est déroulé à Paris le 17 mars, une sélection d'ouvrages choisis par Olivier Barrot.

Les votes étant terminés, un tirage au sort désignera 10 internautes gagnants.  Ils recevront chacun un lot de 3 livres offerts par Buchet Chastel, Gallimard et le Prix du Jeune Ecrivain de langue française. Et le grand gagnant parmi ces 10 finalistes recevra le 1er prix : une liseuse électronique Kindle !

Le Prix du Jeune Ecrivain de langue française est un prix annuel destiné à récompenser des oeuvres d’imagination inédites, en prose (nouvelles, contes, récits), écrites en langue française par de jeunes auteurs âgés de 15 à 27 ans.

Le Prix du Jeune Ecrivain de langue française est soutenu par l'OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) et la Fondation BNP Paribas

La vie en creux


Une nouvelle de Noemi Schaub


Monter. Descendre, monter, descendre. Remonter. Descendre?
Elle apprivoise mal les autres. Elle se contente de se déplacer, de monter, de descendre, seule, ses pensées, un bout de pain de seigle, parfois du fromage. Elle compte ses pas. A cinq cents elle s’arrête, s’assied, croque, observe, attend. Elle espère une présence qui lui atteste ce fait étrange : elle est là, maintenant. Elle aurait pu être n'importe où, ailleurs, mais elle est là.
Il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre la mort. Elle le sait et, passivement, elle l'attend. Voilà pourquoi elle s'attarde parfois dans les lieux où l'on prétend qu'il y a le loup. C'est sans espoir, elle sait que le loup ne lui fera aucun mal. Et elle est trop adroite pour trébucher quand les falaises approchent. Alors elle attend simplement qu'on l'assassine. Mais sa vie est trop vide, trop insignifiante pour espérer un ennemi. Cinq cents pas encore, et on verra bien. Elle aimerait avoir le courage de partir longtemps. Suffisamment pour ne plus savoir parler. Juste marcher et éviter les trous. Revenir au village, mais ne plus les comprendre. Désapprendre, c'est son unique volonté.
***
Elle a la sensation que son visage se décompose. Plus elle le regarde, moins il existe. Alors elle insiste et pousse ce visage dans le vide. Face au miroir, elle attend jusqu'à ce que la bouche s’affaisse, se détache, les yeux s’envolent, le nez se ratatine, les oreilles s’enfuient. Son visage s’éparpille dans toutes les directions. Il n’existe plus. C’est elle qui fait ça. Il lui suffit de s’arrêter devant un miroir pour décomposer. C’est fascinant de se regarder partir dans l’immobilité la plus totale. Elle sait bien que c’est malsain. Se détruire méticuleusement, ça ne pardonne pas. On commence par le visage, et ensuite... Elle le sait, c’est sans fin. Pourtant elle aime ce doux basculement vers le vide.
Il y a cet instant, celui où tout éclate. Un pincement. Tout réapparaît.
Il lui suffit de quitter le miroir, lever les yeux au ciel, fixer l’infini. Elle s’incarne à nouveau. Son visage se réinstalle dans sa laideur, elle peut la toucher, c'est son unique certitude.
***
Son premier désir, le premier qui lui ait appartenu, aussi loin qu’elle se souvienne, est un trou. Un trou de souris, une caverne de poche. Tout petit, tout sombre. Une petite enclave. Un refuge. Avec de la place seulement pour elle. Et, peut-être, en se poussant un peu, une place pour quelqu’un d’autre. Elle ne sait pas qui, mais préfère garder cette possibilité à l’esprit.
***
Elle a huit ans et écrit des suites de lettres sur du beau papier qu’elle a volé dans le bureau du prêtre. Des suites hasardeuses, incompréhensibles, indéchiffrables. Elle ne sait pas comment faire pour rendre le message lisible. KR ZSONW. Elle sait que les mots se séparent, qu’il y a des points à certains endroits et que si on sait y faire, on peut emprisonner des idées dans ces dessins. Elle s’applique, les lettres sont belles. Elle en déduit que le message est bel et bien là, dans ces traits. Elle en déduit que son amour y brille. Elle plie le papier, le glisse dans l’enveloppe, dépose l’enveloppe sur le bord de la fenêtre de son voisin.
Elle rentre chez elle et prie pour que le voisin ne sache pas lire ses lettres d’amour. Elle a trop précipité les choses. À présent elle regrette, elle n’est pas prête à aimer. Elle rédige une lettre d’excuse. Sur le papier, elle trace des lettres tremblotantes, hésitantes. RCVIDR NPO. Elle pleure en contemplant ces mots d’adieu et court porter la seconde missive.
Le soir, lorsqu’il rentrera, le voisin trouvera deux lettres sur le bord de sa fenêtre. Il ne saura jamais que l’une est une lettre d’amour et l’autre une lettre d’adieu. Il les jettera au feu.
Depuis, quand il arrive qu’ils se croisent et qu’il la salue en souriant, elle voit dans son sourire tour à tour envie et mépris. Elle se dit qu’il l’aime, qu’il a pleuré de joie en lisant la première lettre et qu’il ne parvient pas à croire que la deuxième soit sincère. Puis elle se dit qu’elle se fait des idées, qu’à présent il se moque d’elle et de ses sentiments ridicules.
***
Parfois, elle imagine que si elle parvient à détruire son visage en un regard, c’est parce qu’il existe à peine, qu'il fuit entre les yeux des autres. Qu'il s’éparpille.
L’hiver, elle se jette tête la première dans les pentes enneigées. Son visage durcit dans le froid. Elle sent alors chacun de ses traits. Elle les sent. Soudain, ils se battent pour survivre. Elle sort sa tête de la neige et observe l’empreinte en négatif de ce qu’elle a tant de peine à définir. Oui, son visage est là, face à elle, mais il n'existe qu'en creux. Un trou dans la matière.
***
Il n’y a pas de serrures dans les maisons. Si on veut être seul il faut faire du bruit, montrer qu’on est là. Le père se lave en silence, il accomplit sa tache. Elle déboule dans la salle de bain. Il est nu. L’incident est fréquent. Elle reste figée. Elle n’a presque jamais vu d’homme nu. Alors, elle se renseigne. Elle ne comprend pas pourquoi ce sexe-ci la dégoûte, et pourquoi celui du voisin, qu’elle aperçoit parfois, l’été, à la rivière, lui donne envie de le toucher.
***
Dès qu’elle est née, sa sœur a su "être au monde”. D’ailleurs, lorsqu’elle l’a mise au monde, sa sœur existait déjà tellement que sa mère a dû mourir. C’est comme ça qu'elle voit les choses en tous cas.
Lorsque son père est rentré à la maison, sa sœur dans les bras, il lui a dit: «Ta sœur est née. Ta mère est morte.» Il a dit ça. Les choses étaient ainsi, elle ne les a jamais mises en doute. C’est son premier souvenir. Son père dans la cuisine, sa sœur dans ses bras, cette phrase. Elle avait trois ans.
***
Le père veut qu’elle et sa sœur se lavent en même temps. Elles le font, depuis toujours.
Quand elles étaient petites, l’été, elles se lavaient dehors, s’aspergeaient, se poursuivaient. Quand elles étaient petites, se laver c’était jouer. Elles n’attendaient que ça. Des rires et du savon, derrière la maison. Lorsque le voisin débarquait, elles hurlaient. Elles couraient se cacher. C’était leur moment préféré. Mais elles ne l’auraient avoué pour rien au monde.
Et puis il y a eu ce bain. En été. Elles s’étaient déshabillées lentement, sans se regarder. Une fois l'une face à l'autre, il y avait un obstacle. Un malaise. Sa sœur a avancé deux doigts, a touché son sein gauche. Ses seins, ces deux pointes minuscules, si éloignées l’une de l’autre. Elle, elle n'a rien dit, prenant conscience de son corps pour la première fois. Elle avait treize ans.
Les bains sont devenus pénibles. Offrir jour après jour à sa soeur sa nudité changeante.
***
Vingt-trois ans. Le temps passe, sans lui demander son avis. Elle digère sa solitude avec du lait de chèvre. Adossée à un arbre, elle remue un trognon de pomme du bout du pied et laisse aller ses cheveux dans le vent du soir. Elle est laide, sa tête est trop grosse. Son père l’encourage à aller aux fêtes du village, c’est là-bas que les laides peuvent espérer trouver un mari. Les miracles de l’ivresse. Mais le père qui crache ses glaires sur le perron, il se fout pas mal de ce qu’on peut voir à la télévision, des idéaux, des désirs cachés, des envolées sauvages. 
Elle n’a jamais vu l’horizon, elle se contente de surveiller les chèvres, seule dans les hauts pâturages.
Elle pense au voisin. Celui qui a des taches de rousseur. Elle se souvient des deux lettres sur le bord de la fenêtre. Puis de ses mains chaudes et râpeuses sur sa nuque, après la messe, il y a quelques jours.
Depuis combien de temps attendait-elle?
Il l’a emmenée dans sa grange, exactement comme elle en rêvait chaque soir avant de s’endormir. Tout en gardant les siens, il lui a ôté ses habits. Ça l'a un peu surprise. Nue face à lui, elle a reçu ses baisers précipités. Il lui a ordonné de fermer les yeux.  Allongée sur la paille, les yeux docilement clos, elle a attendu, le cœur battant, le souffle retenu.
Le voisin s’est éclipsé.
Seule dans le froid de la grange, elle attendait qu'il revienne.
Soudain, une petite chatouille dans un endroit où elle n’avait jamais rien ressenti. Elle s’est mise à glousser. Cette chose entrait doucement dans son corps. Sa respiration s’est saccadée. C’était donc comme ça que les choses se passaient?
Elle n’ouvrait toujours pas les yeux, attendant sagement le plaisir, lorsque la souris a décidé de faire entrer ses pattes. Elle a sursauté. Tout ce qu’il restait à faire c'était attraper la queue de la souris. Et tirer. Sans crier. Jusqu’à ce que la petite bête s’échappe de ses doigts pour retourner couiner dans le foin.
Elle se souvient. Rassembler ses habits. Cacher sa tête trop grosse. Courir. Ne rien dire au père. Juste proposer de rendre service. Monter à l’alpage enterrer sa honte dans l'écho qu'offrent les montagnes.
***
Elle a cessé de grandir, elle vieillit. Elle a trente ans et aide les femmes à accoucher. Elle sait trouver les bons mots et les bons gestes. Le médecin lui fait confiance.
Lorsque les bébés meurent, elle propose aux mères de les garder trois jours dans leurs bras. Souvent, elles acceptent. Elles restent dans leur lit, le cadavre au creux du coude. Et elles pleurent, trois jours, trois nuits. Elle, elle se demande sur quoi elles pleurent. Sur l’enfant ? Non. Elles pleurent sur elles-mêmes, sur leur ventre qui engloutit la vie. Leur usine à mort de poche. Elle revient trois jours plus tard, emporter le corps sans vie.
Il y a un carré de terre, un peu plus haut. Elle creuse des trous pour y enterrer les bébés. Des myosotis poussent par-dessus. Pas de pierre tombale, pas de plaque, pas de nom. Des corps anonymes. Les mères bercent ce qui ne leur appartient pas. On ne nomme pas les fils du néant. Trois jours, c’est le temps qu’il leur faut pour accepter qu’elles n’ont rien créé. Ensuite, elle arrive pour effacer les preuves.
Quand les bébés vivent, on lui donne de l’argent, pour la remercier. Quand les bébés meurent, on lui en donne encore plus, pour le secret.
Il arrive que ce soit la mère qui meure. Dans ce cas, elle n’enterre pas. Elle ne s’occupe jamais de ce qui a déjà existé. Elle fait dans le minuscule, l’incompréhensible : les enfants mort-né. Elle recouvre tout ça de terre.
Parfois, elle s’allonge sur le trou rebouché. Elle pense, au-dessus de moi le ciel infini, au-dessous de moi le vide. Il arrive qu’elle éprouve de l'envie à voir ces absents parfaits disparaître.
***
Le voisin est revenu. Il lui dit qu’il est désolé pour l’histoire de la grange mais ajoute que c’était il y a dix ans, au moins. Pour rire. Elle hausse les épaules, il saisit sa nuque, l’embrasse, elle le repousse, il grogne, elle crie, il la gifle, elle s’évanouit.
Lorsque ses yeux se rouvrent, il y a le visage rougeaud du voisin au-dessus d'elle. Il la bloque de ses grosses mains râpeuses. Elle ne peut plus crier.
***
Allongée sur son lit, elle passe sa main sur son ventre gonflé et tente de se persuader qu’un  être est en train de grandir en elle. Comment peut-elle accepter qu’une autre personne occupe son corps ? Comment est-il possible qu’elle n’ait toujours pas ouvert son propre ventre de force ?
Elle a hâte, tellement hâte, d’expulser cet étranger. Elle ne peut plus supporter l’inquiétante étrangeté de cette situation.
***
Le dedans est dehors.  L’enfant n’est pas mort, elle est déçue, elle n’a jamais eu l’intention de l’accueillir.
Trois jours plus tard, elle va présenter la créature hurlante au voisin. Le voisin ne dit rien, il dément d’un simple signe de la tête. Il ferme la porte, elle dépose le bébé sur le tapis et s’en va. Les gens passent et jasent. Alors le voisin ramasse le bébé. Il va voir les gens, il dit qu’il ne comprend pas. Il dit que le prêtre a mis la voisine enceinte et qu’à présent elle tente de s’en débarrasser. Les gens soupirent, désapprobateurs. Le voisin fait le bon seigneur et s’occupe du bébé.
Elle, elle n’entend rien, ne sait rien, et pleure, seule dans sa chambre. Parce qu’il n’y a rien d'autre que ce village, ce trou. Sans horizon. Après ça, son père cessera de la nourrir, de lui parler. Après ça, aucun homme ne voudra caresser son corps coupable. Après ça, il faudra peut-être cesser d’attendre la mort passivement.
***
Le soir, autour de la table, le gros nez de son père, la petite bouche serrée de sa sœur. Ils posent les questions. Qui est le père? Elle se tait. Le père émet une hypothèse: c’est le prêtre? Elle fait non de la tête. La sœur affirme de sa voix aiguë qu’elle ment.
Si c’est pas le prêtre alors c’est qui?
C’est le voisin.
***
Elle voit les gens venir vers lui, lorsqu’il tient le bébé dans ses bras. Ils louent sa bonté tandis qu'il feint l’humilité. Elle l’entend dire que ce n’est pas cette traînée qui aurait pu s’en occuper. Elle remarque les regards qui se détournent.
***
À présent, c’est moi qui parle. Je suis assez vieille pour ça. Depuis les années que je suis ici, que j’accouche, que j’enterre, que j’observe, que je sais. Depuis le temps que je suis la traînée. Depuis les décennies qu’il fait le héros.
J'ai rongé mes ongles.
Il passe devant ma maison sans honte, exprès: il y a un chemin plus rapide derrière l'épicerie, mais il passe devant chez moi. Il a fait quatre aller-retours en moins d'une heure. J'ai compté. Je sais qu'il m'observe du coin de l'œil, en souriant. Il n'y a rien à voir, je n'ai pas bougé, il n'y a que la longueur de mes ongles qui a diminué. Je le guette, immobile. Quand j'aperçois le bout de son nez rouge et boursouflé, je frémis. Il est petit et laid, sa peau moite colle à ses habits sales. Pourtant ce n'est pas ça qui me dégoûte. On est tous pareils ici : petits, laids et moites. Mais il porte le poids de ses péchés avec fierté. Il joue au coq de la vallée. Le regarder me donne la nausée. Pourtant je l'attends. Je me mords la joue. Je l'attends en retenant ma respiration. Ma tête ressemble à une marmite, j'y fais cuire des phrases à gros bouillons. Ma gorge se serre.
Depuis la fenêtre, j'ai craché mes rognures d'ongles sur la rue. Il ne repassera pas, il n'osera pas.
S'il passe une cinquième fois, je saute par la fenêtre, je coince sa tête sous mon coude, je lui arrache vingt cheveux, je les mets sur sa langue, je le laisse s'étouffer. Et je m'en vais.
Dans le chalet d'à côté j'entends la mère machin qui mâche des prières. La mère machin qui renettoie sept fois la table de la cuisine, qui redresse le crucifix au-dessus du lit, qui revérifie ses provisions. Le bruit cesse, elle doit certainement recompter ses pièces de monnaie. La porte s'ouvre et se ferme. Elle est sortie.
La mère machin apparaît dans le cadre de ma fenêtre. Mon regard ne dévie pas d'un pouce. Elle s'approche pour me saluer, emplissant mon champ de vision. Si j'ouvre la bouche, je hurle. Ses lèvres se froncent, ses narines se dilatent, elle scrute mes yeux, suit mon regard jusqu'à la route, puis revient sur mon visage. Ses lèvres se desserrent, elle sourit presque: « Il n'était pas aussi rouge et boursouflé, son nez, quand il était plus jeune. ». Elle repart.
Je veux m'asseoir. Mes jambes ne me soutiennent plus. Mais je ne le fais pas.
Il n'y a personne dans la rue, ils sont tous recroquevillés contre le poêle de leur cuisine. Ils espèrent un bruit, une détonation pour avoir un prétexte et bondir sur le perron. Pourtant, rien. Rien que mon souffle et le bruissement de ma main qui lisse mes cheveux. Je vis dans un monde où le silence est le seul cri. Ici, pas question d'exploser, il s'agit plutôt de reposer. Reposer la Bible sur la table de chevet après y avoir trouvé une justification à ses petites haines.
Je reconnais son pas lourd. Il prend son temps. Je sais qu'il savoure ma rage. Il imagine certainement le moment où nos regards se rencontreront et son gros ventre se secoue de rire. Il est proche, vingt mètres pas plus. Je frotte mes doigts contre mon tablier. Il arrive. Je repense à ce qu'a dit la mère machin et le souvenir du gros nez boursouflé m'arrache un gémissement. J'avance d'un pas, mon ventre touche le cadre de la fenêtre. Il est si près que je le devine sans le voir. Mon cœur rampe au fond de mes intestins. Le bout de son nez apparaît. Ça y est.

Il gît sur le sol. Autour de moi, les rideaux s'entrouvrent sans attendre et apparaissent des dizaines de gros nez et de petites bouches serrées. J'aimerais pouvoir dire que je regrette, mais la sensation d'apaisement qui remonte de mes orteils jusqu'à mes cheveux me ravit. Yeux fermés, j'entends la rumeur qui envahira la vallée, elle prendra mille visages, et j'en connais le mot: possédée. Ils trouvent plus facile de voir en moi le diable qu'un miroir.


Je suis à nouveau dans la cuisine. J'ai pris un sac de jute, j'y fourre mes habits, quelques billets froissés. Je ne crains pas la Justice, je crains leur justice. Ici, on n'appelle pas le gendarme, on s'en remet à la croix.
Le père bidule a craché sur le seuil de ma porte. La machine est lancée. Je dois partir. Je leur offre une colère de plus à nourrir. Ils parleront de ce que j'ai fait, ils y ajouteront des détails horribles, ils feront de moi une sorcière, une diablesse. Une possédée. Ils me traiteront de folle, parleront de moi au lieu de parler d'eux. Ils sanctifieront le gros nez boursouflé en remplissant ses narines de faux exploits.
Un jour, lui et moi deviendrons une de ces histoires que l'ancêtre raconte à la fin du repas. Une de ces histoires que l'on connaît par cœur mais qu'on adore écouter, encore et encore.


Copyright Ed. Buchet-Chastel 2012.

Toute reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur et/ou de l'auteur, en dehors des cas prévus par la législation en France.
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A gagner :

1er prix : une liseuse sans fil Kindle

Et aussi : une sélection d'ouvrages !

28ème Prix du Jeune Ecrivain de langue française : c'est parti !

Vous avez entre quinze et vingt-sept ans ? Vous écrivez une nouvelle, un récit ou un conte ? Vous voudriez être lu(e), voire édité(e) ? Vous avez jusqu'au 1er avril 2012 (candidats français) ou jusqu'au 1er mars (autres candidats) pour adresser vos écrits au Prix du Jeune Ecrivain de langue française. Les meilleurs textes seront édités aux Editions Buchet Chastel.
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