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Ils ne sont pour rien dans mes larmes

Littérature

Ils ne sont pour rien dans mes larmes

Olivia Rosenthal

Pourquoi faire des films ? Réponse de Godard en 1980 : « Je filme pour éviter la question pourquoi. » C’est une autre question, simple et vertigineuse, que pose le dernier livre d’Olivia Rosenthal : « Quel film a changé votre vie ? »

Pour y répondre, quatorze voix singulières reviennent sur les sensations que provoque le cinéma, les rêveries qu’il déclenche, les doutes qu’il suscite, les erreurs qu’il met en lumière. Toute une intimité retrouvée, vécue par l’image à l’écran, qui hante nos esprits et nos corps, entre fascination et inquiétude, quand l’art se mêle à la vie, quand le film change notre vie.

On se souvient du regard porté par Roland Barthes sur l’image mobile, sur le plaisir de l’image, dans le prolongement du plaisir du texte : « Le cinéma, c’est presque trop riche, trop de choses se passent dans la mobilité du film », confiait-il. Olivia Rosenthal partage avec Barthes ce parti pris esthétique qui s’ancre dans le corps. Même goût aussi de l’éclair et de la brièveté, même intérêt pour l’interruption et les formes brèves. De la richesse et de la variété on passe au vertige, lorsque l’auteur fait dire à son premier personnage, dont le souvenir de la soeur disparue resurgit à propos de Vertigo de Hitchcock : « Le vertige me lie à toi beaucoup plus fortement que mes souvenirs/ tout le reste images et voix dans l’air doucement se dissipe mais le vertige reste et grandit. » Pour Olivia Rosenthal, « le cinéma amplifie la puissance des drames humains en les redoublant ».

Depuis plusieurs années, Olivia Rosenthal livre des oeuvres singulières à l’intersection du reportage, de l’exercice anthropologique et de la fiction. Ses livres travaillent sur la polyphonie, marquée par la diversité des prises de parole de personnages qui, à la fois, s’exposent et se masquent sous le « je » de la confidence. Récits, fictions radiophoniques, pièces de théâtre interrogent la part d’oralité que recèle toute écriture et mettent en scène des personnages déplacés, inquiets, abandonnés à la folie ordinaire. En s’imprégnant de voix étrangères à la sienne dans les entretiens qu’elle réalise, Olivia Rosenthal donne forme au témoignage dans des fictions hyperréalistes. La littérature est décalée, les formes convenues du récit sont mises en question. À la frontière entre fiction et document, elle promène son lecteur sur cette crête pour lui faire découvrir autrement le monde. À travers la relation avec la maladie, l’animalité ou le souvenir de cinéma, elle révèle la part d’enfance irréductible présente en chacun de nous.

Dans ses fragments d’écriture, paragraphes solitaires, groupes de mots isolés, Olivia Rosenthal interroge le rapport aussi bien au cinéma qu’à l’imagination et au désir. Ils ne sont pour rien dans mes larmes fait découvrir au lecteur les raisons inattendues pour lesquelles il lui arrive d’avoir peur, au cinéma ou dans la vie. Pour l’auteur, « il y a dans le cinéma des concours de circonstances dont la vraisemblance est discutable mais qui sont nécessaires à notre ravissement ».

Chacun ici évoque avec précision ses souvenirs personnels de lycéen ou de jeune rêveur : Angélique explique pourquoi, après avoir vu La Nuit américaine de Truffaut, elle savait qu’elle deviendrait script ; le jeune Vincent se passionne pour les tensions entre l’Irlande et le Mexique grâce à un film de Sergio Leone : « Quand j’ai vu Il était une fois la révolution, j’ai été marqué par les scènes d’explosion, je trouvais ça grandiose, plus tard le film m’a fait réfléchir au sens de l’Histoire » ; l’expérience de spectatrice d’Anne-Sophie, liée à Rouge de Kieslowski , la conduit à tomber amoureuse, tout en découvrant à l’écran l’importance de la technique, de la couleur, des matières. Béatrice, mariée, trois enfants, explique les troubles que suscite en elle Le Dernier Tango à Paris de Bertolucci : « J’étais en pleine ébullition, je découvrais le cinéma italien, le théâtre, mon propre corps, j’aurais voulu être Maria Schneider. » Avec Olivia Rosenthal, le cinéma - c’est-à-dire aussi la littérature - ouvre à la liberté étonnante d’un véritable espace intérieur. L’épilogue explique la raison de nos larmes en regardant Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy. « Le cinéma atteint les consciences par petites touches », conclut-elle.

Aliocha Wald Lasowski

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