menu.title
TOUTES NOS RUBRIQUES
/ / / Entretien avec Bernard Cerquiglini
Imprimer cette page
Envoyer cette page

Entretien avec Bernard Cerquiglini

Entretien avec Bernard Cerquiglini

Affabule-t-il ce professeur à la langue si bien pendue ? Pas plus qu’il ne déblatère ni ne pérore ! Si Bernard Cerquiglini fait sonner le français c’est pour en mieux dévoiler les arcanes.

Merci Professeur

Entretien avec Bernard Cerquiglini
Comment est né « Merci Professeur ! » ? Cette émission est née malgré moi ! Le directeur général de TV5, Jean-Jacques Aillagon, m'avait demandé des projets d'émissions, il trouvait que la langue française n'était pas assez présente sur TV5. Je lui ai proposé une dizaine de projets, magazines, entretiens que je lui ai envoyés. Au cours d'un déjeuner, il m'a dit : « Tes projets sont tous plus insipides les uns que les autres ! » Je lui ai répondu : « Je n'y suis pour rien, je ne suis pas un homme de télévision… » Il m'a rétorqué : « Il faut faire une émission quotidienne d'une minute et c'est toi qui vas la faire ! » Je suis tombé des nues parce que je n'avais jamais fait de télévision. Mais j'ai relevé le défi et me voilà ! Pourquoi avoir relevé le défi du média télé ? je suis plutôt un homme de radio, mais le projet m'a séduit car pendant plusieurs années j'avais animé une émission sur RFI qui me plaisait beaucoup. Je répondais sur l'antenne en direct à des questions posées par des auditeurs qui appelaient de Tombouctou ou d'Helsinki pour connaître un point de grammaire, l'étymologie d'un mot… C'était passionnant de débattre avec les auditeurs pendant 52 minutes : on avait le temps de discuter, d'échanger… Et puis l'émission de RFI a adopté un format plus court et ma mission a disparu. J'étais donc disponible pour passer d'un média à l'autre. Qu'est-ce qui vous séduit dans cette émission ? La contrainte. Je pense d'ailleurs que l'art, la littérature et même la science naissent de contraintes. J'ai relevé le défi parce qu'on m'avait demandé de faire tenir la chronique en une minute et demi. Depuis j'ai grignoté parfois quelques secondes... L'émission dont je suis le plus content, une des toutes premières, est consacrée à l'accord du participe passé avec les verbes pronominaux. Elle s'appelle « Les hommes qui se sont succédé se sont souvent haïs » et elle tient en 1'29 ! Je suis assez fier d'avoir réussi à traiter la question dans le temps imparti ! Vous dites que : "tout francophone porte en lui un sentiment de la langue". Que voulez-vous dire ? Quand j'étais étudiant, j'étais un grand lecteur et même un traducteur du linguiste américain Noam Chomsky, dont l'élément pertinent est la notion de grammaticalité. Il dit que tout locuteur sait si une phrase de sa langue est grammaticale ou pas. On argumente en linguistique à partir de cela. Cette idée de Noam Chomsky est intéressante car elle s'applique bien au français. Tout francophone a plus qu'un sentiment de grammaticalité, il a des jugements de grammaticalité. Il dit par exemple "c'est français, ce n'est pas français, c'est moins français, c'est comme ça qu'il faut dire…" Cela signifie qu'il y a, à côté de la maîtrise de la langue, des représentations, un discours sur la langue. Le francophone est quelqu'un qui ne cesse de parler du français, tout en le parlant. Les subtilités de langage que vous abordez dans vos chroniques sont-elles propres à la langue française ? On dit parfois que c'est une langue compliquée en raison des exceptions. Non, parce qu'il y a des grammaires normatives et non descriptives dans la plupart des grandes langues. Il est difficile d'élaborer une règle qui ne souffre pas d'exceptions, on connaît cela dans tous les idiomes. Mais les francophones sont tellement épris de règles grammaticales, de rigueur, qu'ils sont sensibles aux exceptions. Et d'ailleurs, c'est l'exception qui vient justifier la règle, dit-on ! Non seulement elle la justifie, mais elle lui donne de la valeur. Un jour, Maurice Druon m'a dit que bien maîtriser la langue française, c'était savoir que les mots genoux, cailloux, choux, etc… s'écrivaient au pluriel avec un x. Du coup l'exception devient plus importante que la règle !
Vous commencez souvent votre chronique par : "Ne craignons pas d'être un peu puriste, à bon escient du moins". Que voulez-vous dire ?C'est un discours que j'adresse à moi-même. Une des découvertes que j'ai faites en écrivant plus de 700 émissions, c'est que l'on est tous un peu puriste, et moi le premier. D'une part, j'ai d'abord été pris par le genre. Cet exercice grammatical, qui consiste à expliquer quelque chose en peu de lignes et peu de minutes, prête au purisme. Et d'autre part, je me suis rendu compte de certaines de mes réactions. Quand on me demandait si tel ou tel mot était vraiment acceptable, je me rendais compte, de façon presque épidermique, que non, je ne le pensais pas, alors que je me croyais assez libéral, étant historien de la langue ! Je me suis aperçu qu'il y a toujours du puriste en nous. L'histoire de cette émission c'est l'histoire d'un dialogue avec moi-même au sein du purisme.Comment faites-vous le choix des sujets que vous abordez dans votre chronique ? Pour les 150 premières, j'ai pris les grands sujets de la grammaire française, de l'histoire du lexique. Ensuite, nous avons eu l'idée de mettre un bouton sur le site « poser des questions », pour voir... Et dès le lendemain nous avons reçu environ 100 questions ! J'ai tellement de demandes que je pourrais faire cette émission pendant trois siècles encore ! C'est dire l'intérêt pour la langue, car non seulement on m'interroge, mais on m'écrit pour me dire qu'on n'est pas d'accord avec ce que j'ai dit, on débat… Ces émissions ont donc impliqué de ma part toute une correspondance avec des téléspectateurs qui sont contents, mécontents, qui complètent, qui rapportent… Je pourrais passer une partie de ma journée à tenir une correspondance à la Voltaire avec l'ensemble des téléspectateurs ! Je les remercie, car grâce à eux j'ai de quoi remplir de nombreuses émissions !Comment écrivez-vous vos textes ?Cette chronique est dictée. Quand je travaille mon texte, je le dicte à mon ordinateur afin d'être certain du ton oral, ce qui prépare déjà l'émission. Mais quand j'ai publié ces chroniques sous forme de livre, il m'a fallu pas mal réécrire les textes car ils étaient de la langue orale de façon constitutive.Prompteur ou par cœur ?Jamais de prompteur ! Jamais ! Je vous raconte une petite anecdote : lorsque Jean-Jacques Aillagon m'a proposé cette émission, il a fallu faire un pilote, comme on dit dans ce milieu. Alors que j'étais en plein enregistrement, Jean-Jacques Aillagon passe en régie, écoute, vient me voir et me demande pourquoi je ne me sers pas de prompteur. Ma réponse a fait le tour de TV5 et je crois qu'on la cite encore... Je lui ai répondu : « Qu'est-ce qu'un prompteur ? » J'ignorais complètement ! Quand on m'a expliqué que je pouvais lire sur la caméra ce que j'allais dire, j'étais effondré ! C'est mon texte, je l'ai écrit, dicté, je le possède et je le dis avec conviction ! D'ailleurs je pense que c'est aussi pour cela que l'émission accroche. Le succès de « Merci Professeur » à mon sens tient à trois choses. D'abord elle concerne la langue française et tout le monde est intéressé. Ensuite, cela tient à la réalisation, et notamment aux incrustations qui rendent l'émission vraiment plaisante, très pédagogique. Et enfin parce que je ne lis pas de prompteur, je dis le texte. C'est un texte que je varie à chaque prise, ce qui rend le réalisateur souvent mécontent, au passage. Néanmoins, pas de prompteur !Vous avez une rubrique "anglicismes" dans votre classification, pensez-vous à intégrer des "africanismes", des "belgicismes", des "helvétismes" ou encore des "québécismes" ?Je l'ai fait ! Pour l'anglicisme c'est particulier, c'est de l'ordre du purisme : doit-on ou pas utiliser certains anglicismes ? J'ai une position nuancée. Certains me semblent utiles, d'autres franchement condamnables. Le reste (africanismes, belgicismes, helvétismes, québécismes), c'est quelque chose que je n'ai pas assez traité mais qui m'importe car il s'agit de montrer la richesse du français. Au début de ma chronique, j'ai consacré quelques émissions à des mots du français d'Afrique, ou du français de Louisiane parce que j'y ai vécu, ou encore du français du Québec. Je le fais souvent par allusion car si je consacrais une chronique aux mots du Québec, cela signifierait que c'est une langue à part, or ce n'est pas le cas. Les mots du Québec sont une variante du français général. Je cite aussi souvent mon parler régional, lyonnais, ou des variantes de la Belgique, de l'Afrique… J'aime montrer le mouvement du français qui est une langue mondiale, riche de sa diversité. Dans les mille prochaines, je voudrais faire des émissions sur des expressions car elles sont très riches ! Dès qu'on va au Québec, en Belgique ou en province en France, on rencontre des tas d'expressions qui sont extraordinaires. C'est quelque chose que je n'ai pas assez décrit. J'ai beaucoup parlé d'histoire de la langue, de grammaire… maintenant que j'arrive à 750 émissions, je peux respirer, le gros du travail est fait ! Dans le futur, j'aimerais montrer la variété des proverbes, des expressions, des locutions à travers le monde francophone.Comment se passe les séances d'enregistrement ? Dans le civil, je suis recteur de l'Agence universitaire de la Francophonie, donc je prépare les émissions les dimanches où je suis chez moi. Ensuite je dégage deux fois trois jours dans l'année pour les tournages. En 3 jours, j'enregistre 45 émissions - soit 15 par jour -, sans prompteur, avec 4 prises minimum. J'en sors sur les genoux, mais en me disant qu'à côté de moi Stakhanov était un dilettante !Quel serait votre mot de la fin ?Je voudrais dire que si cette émission connaît le succès, cette réussite est collective. « Merci Professeur » c'est un sport d'équipe ! Je remercie d'abord les téléspectateurs qui me posent des questions, qui m'écrivent ensuite pour me dire qu'ils ne sont pas d'accord et avec qui je dialogue. Je remercie le réalisateur qui me pousse, qui m'aide, qui réalise les incrustations, puis l'éclairagiste, la scripte, la maquilleuse, etc… Nous passons 3 jours ensemble à travailler et à nous amuser comme des fous. C'est grâce à cette équipe que nous tenons le coup et que nous le faisons. Merci à tous !

Apprendre et enseigner avec TV5MONDE

Que vous soyez grand débutant dans l’apprentissage du français, pratiquant confirmé ou enseignant, de nombreuses ressources sont à votre disposition sur les sites d’apprendre et enseigner le français avec TV5MONDE !
/ / / Entretien avec Bernard Cerquiglini
Imprimer cette page
Envoyer cette page