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« Cette pute me fera mourir »

Littérature

« Cette pute me fera mourir »

Saint Simon

Une anthologie propose un parcours singulier dans les Mémoires de Saint-Simon, dont la hargne reste inentamée. Prenez n’importe quel tome de Saint-Simon, lisez : impossible, à moins d’être sourd, de ne pas sentir monter en soi la joie jubilante, l’admiration éperdue, un enthousiasme proche du délire. Comme celui de Sade, Chateaubriand, Proust ou Céline, son français est à se mettre à genoux. Question de nerf (tendu), de phrasé (souverain) de trouvailles verbales (incessantes).

Ce nouveau « best of » qui couvre la période 1691-1715 (alors que les Mémoires s’étendent jusqu’à 1723) retient le récit des intrigues amoureuses de la duchesse de Bourgogne, et pas celles qui ont précédé la désignation de Mme de Saint-Simon comme dame d’honneur de la duchesse de Berry? le spectacle inouï de la mort du Grand Dauphin, mais pas celui du fameux lit de justice dégradant les bâtards? de larges extraits centrés sur la personnalité, la famille, le règne de Louis XIV, mais rien sur la Régence et ses «petits soupers»? Qu’importe! Chaque nouvelle anthologie des Mémoires est à la totalité du corpus ce qu’en rhétorique la métonymie est à l’objet : la partie exprime le tout, le fragment l’ensemble.

La spécialité du duc? le portrait-foudre à rafales d’épithètes, tératologique de préférence, avec forte inclination à la caricature comme pour la princesse d’Harcourt, cette «furie blonde» dont «les grâces et la beauté s’étaient tournées en gratte-cul», «grande et grosse créature fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes. […] Sale, malpropre…» Ou bien dans l’ampleur post-mortem – et notez alors la fine utilisation du point-virgule dans la singulière construction syntaxique, avec force «jamais» sonnant le glas de Monsieur le Prince: «Personne aussi n’a jamais porté si loin l’invention, l’exécution, l’industrie, les agréments ni la magnificence des fêtes, dont il savait surprendre et enchanter, et dans toutes les espèces imaginables. Jamais aussi tant de talents inutiles, tant de génie sans usage, tant et si continuelle et si vive imagination, uniquement propre à être son bourreau et le fléau des autres ; jamais tant d’épines et tant de dangers dans le commerce, tant et de si sordide avarice, […] d’injustices, de rapines, de violences ; jamais encore tant de hauteur, de prétentions sourdes, nouvelles, adroitement conduites, de subtilités d’usages, d’artifices à les introduire imperceptiblement, puis de s’en avantager […] ; jamais en même temps une si vile bassesse, bassesse sans mesure aux plus petits besoins, ou possibilité d’en avoir.» Car le coup d’oeil précède toujours le coup de patte.

Curiosité inlassable, voyeurisme social : on doit à sa pulsion scopique comme à son désir précoce d’«être de quelque chose et de savoir le mieux (qu’il) pourrait les affaires de (son) temps» sa révélation inégalée de l’envers de l’Histoire officielle. Et, à la Grande Faucheuse, les portraits, points d’orgue des marionnettes qu’il a sauvées du néant. De 1709 à 1715, c’est l’hécatombe : M. le prince de Conti, Monsieur le Prince, Monseigneur, le duc et la duchesse de Bourgogne, le Roi… La nuit tombe comme un rideau de théâtre sur la plus grande cour du monde tandis que les Mémoires tournent à l’obituaire et l’éloge funèbre au règlement de comptes : un grand noir d’encre miraculeux.

Cécile Guilbert

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