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Yanvalou pour Charlie

Littérature

Yanvalou pour Charlie

Lyonel Trouillot

Le romancier haïtien l'admet : « Lorsque j'écris, me vient la réalité immédiate de mon pays. » Une pointe des Caraïbes qu'il décrit comme un « grand cercle d'humains autour d'un monticule d'immondices ». Ne pas s'y tromper donc s'il évoque une passion comme dans le superbe L'Amour avant que j'oublie (Actes Sud, 2007) ou, comme ici, le destin d'un homme rattrapé par son passé : Lyonel Trouillot chronique le désastre haïtien. À travers son héros, Mathurin D. Saint-Fort, qui a quitté ses guenilles de villageois pour enfiler un costume d'avocat d'affaires à Port-au-Prince, il procède à une fine analyse sociologique de la société insulaire des filles-mères du bidonville de Cité Soleil à la bourgeoisie, pour qui il vaut mieux recruter ses amitiés ou ses amants chez les mulâtres que parmi les Noirs, en passant par les employés locaux des ONG qui « fréquentent les restaurants où les experts prennent rendez-vous pour discuter entre copains du monde vu par l'humanitaire ». Une comédie humaine qu'il double dans son roman - et sans doute cela en fait-il l'un des bons livres de cette rentrée - d'une profonde réflexion sur la mémoire. Si le romancier en appelle au Nietzsche de Généalogie de la morale, pour qui « nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l'instant présent ne pourrait exister sans faculté d'oubli », c'est avant tout pour le contredire. Non, l'homme sans mémoire n'est pas libre. Pas en Haïti, pays qui pâtit justement d'une prodigieuse amnésie. Son personnage a beau inventer des stratagèmes pour nier son passé, en dissimulant par exemple le prénom du petit villageois qu'il était derrière une simple inititale D., celui-ci le rattrape. Il demeure Dieutor. Charlie, jeune adolescent désoeuvré qui débarque dans sa vie en pleine réunion d'avocats, ne l'appelle pas autrement. « Crétin » originaire du même village que lui, Charlie est son ouragan. Et si sa présence soudaine se révèle dévastatrice, elle a le mérite de mettre au net la mémoire de Mathurin-Dieutor. Anna perce bientôt l'opacité de ses souvenirs. C'est avec elle qu'enfant il arpentait les allées du petit cimetière de son village. Avec elle qu'il inventait, ironie de l'existence, un passé aux morts. Les siens n'avaient pas de sépulture. Pour eux, il rêve alors de faire résonner de nouveau un yanvalou, cette ode aux défunts qui donne le titre du livre. Parce que, pour paraphraser un titre de Frankétienne, autre grand auteur haïtien hélas méconnu en France, il lui est impossible de ne pas entendre « les échos de l'abîme ».

François Aubel

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