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Winterreise

Littérature

Winterreise

Elfriede Jelinek

Elfriede Jelinek, l'auteur de La Pianiste, publie un court texte placé sous l'égide de Schubert.

C’est en 1827 que décède le poète allemand Wilhelm Müller et que Franz Schubert met en musique son cycle de poèmes intitulé Die Winterreise (« Le Voyage d’hiver »). L’ultime et déchirant chef-d’oeuvre de Schubert, auquel se réfère explicitement Elfriede Jelinek dans son dernier ouvrage, peut « se comprendre à quatre niveaux différents », remarque le musicologue Rolf Sudbrack : le premier est « celui de l’histoire d’un compagnon errant qui vient de connaître un chagrin d’amour - le monde se détourne de lui, il affronte la blessure de son coeur meurtri de la même manière qu’il brave le vent glacial » ; le second est « le récit d’un voyage symbolique à travers la vie - l’hiver est arrivé, la fin est proche et il faut se préparer à prendre congé de l’existence terrestre » ; le troisième est politique, il correspond à un «voyage à travers une époque glaciaire sur le plan politique, celle de Metternich et de la Restauration, où régnaient la censure et les entraves à la soif de liberté de la jeune génération» ; quant au quatrième, il renvoie, à travers le dernier lied, au joueur de vielle, c’est-à-dire à «l’artiste que personne n’écoute, que la société traite avec froideur et rabaisse au rang de mendiant».

Cette analyse éclaire le texte de Jelinek, car on y retrouve ces quatre niveaux d’interprétation, inextricablement liés les uns aux autres et remodelés en fonction de notre modernité et des obsessions propres à l’écrivain : son Winterreise est à la fois une exploration de l’intime et des douleurs affectives (une mère aimante et destructrice, un père à l’asile), une méditation sur la condition humaine (erratique, solitaire, sans but, vouée à la mort) et la temporalité telle qu’elle est vécue par l’homme (ici Jelinek s’inspire aussi de Heidegger), une diatribe contre notre époque jugée plus « glaciaire » encore que celle de Metternich (toute-puissance de l’argent, ravages causés par « le réseau », culte du sport...), et le chant amer de l’écrivain dont personne ne veut entendre les « éternelles vieilles rengaines ». Jelinek suit de près les lieder de Müller et Schubert jusque dans les motifs récurrents et les éléments symboliques : la neige, les larmes, la girouette, le fleuve, le poteau indicateur, la vielle, les « trois soleils ».

Politique, Winterreise l’est aussi par la colère qui s’y exprime contre l’Autriche. Depuis Musil jusqu’au récent Claustria de Régis Jauffret en passant par Thomas Bernhard, la détestation de ce pays est presque devenue un genre littéraire en soi - surtout, bien sûr, chez les écrivains autrichiens. Jelinek ne déroge pas à cette tradition, lorsqu’elle mentionne le scandale autour de la banque Hypo Group Alpe Adria, dénonce l’hypocrisie haineuse de l’opinion contre Natascha Kampusch, ou s’en prend ironiquement au ski, sport autrichien par excellence.

Winterreise, divisé en huit chapitres, est qualifié par son auteur de « pièce de théâtre » : certes sans didascalies, mais rédigée dans un style oral, haletant, sur le mode du ressassement, alternant le « je » et le « nous ». Le nous est celui de la vox populi arrogante et bien-pensante, le je est celui de l’individu seul face au collectif qui veut le broyer, de l’écrivain qui prend la parole contre le nous pour tenter de sauver sa singularité, défendre les persécutés, les étrangers, les invisibles, les morts, les fous. En cela proche d’Artaud, Jelinek continue de penser - en dépit du prix Nobel qui lui a été décerné en 2004 - qu’elle est une suicidée de la société, que la littérature est un cri que la société refuse d’entendre . On ne peut pas rester insensible à cette voix rageuse, souffrante et tenace : on a de tout coeur envie d’être du côté d’Elfriede Jelinek. Aussi regrette-t-on que son texte soit quelque peu laborieux, confus - un de ces « textes-babils » qui ennuyaient le Roland Barthes du Plaisir du texte. Peut-être ne suffit-il pas d’être sincère, véhément, écorché vif et seul contre tous pour écrire un beau livre.

Philippe Rolland

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