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Littérature

Indigné par l’arrogance des experts lors du naufrage du Titanic, Conrad leur oppose l’expérience du marin et de l’écrivain, tous deux riches de doutes. Les neuf courts essais de Conrad ici rassemblés se prétendent des apartés «en dehors de la littérature» (c’est le titre de l’un d’entre eux). L’ancien officier de marine y commente l’histoire et l’évolution récente de son activité première : sans le filtre de la fiction, des persiflages et confidences, parfois un brin passéistes, sur le triomphe du tourisme et de la navigation à échelle industrielle. De cette dérive, le désastre du Titanic est le symptôme flagrant, qu’il évoque à chaud dans deux articles de presse en 1912. Conrad partage aussi quelques souvenirs des croisières à l’ancienne, celles qui, par exemple, comptaient encore à leur bord une vache laitière «au bénéfice des enfants» : «C’était la dernière créature vivante qu’on embarquait, bien rangée dans sa stalle de voyage, où elle faisait d’ailleurs fort bonne figure, même lorsqu’elle tournoyait en l’air à l’extrémité d’une vergue […]. Le matin, par beau temps […], les enfants […] allaient rendre visite à leur vache attitrée, qui, de ses grands yeux doux, observait ces petits concitoyens de notre communauté de marins avec l’air de tout savoir à leur sujet.»

Conrad a beau jouer au vieux loup de mer bougon ou nostalgique, ces textes ne sont pas de simples interventions de circonstance. L’eau de mer et l’encre sont chez lui indistinctement mêlées, l’écume n’est qu’un entrelacs de virgules. Le confirme exemplairement «En dehors de la littérature» – on se retrouve bien plutôt tout contre elle. Conrad y évoque un manuel de navigation, Instructions nautiques, et tente d’expliquer la vive émotion qu’il suscite toujours en lui. C’est que ce texte, échappant à toute catégorie stylistique, est comme l’exact envers de la littérature. Si ces Instructions, en effet, avaient été rédigées par un écrivain, elles seraient tout simplement «mortelles»: «Elles mettraient moins de temps à tuer leurs lecteurs qu’il n’en faudrait à ceux-ci pour apprécier leurs qualités inventives.» Les Instructions sont «des décrets précis et prudents de la Providence», en quête de la «parfaite exactitude». À l’inverse, quand bien même (ou parce que) on y voue la plus grande méticulosité, la littérature serait ce dont on n’est jamais sûr (quant à ce que cela dit ou vaut). À sa propre prose Conrad dit n’avoir «jamais accordé [sa] confiance» : «Nous autres [écrivains] sommes les oubliés de la Providence. Aucun ange ne veille sur notre travail. Et un doute affreux plane sur toute la littérature.» C’est bien ce que reproche Conrad, ailleurs, aux touristes ou aux ingénieurs du Titanic : de n’être ni aussi exacts que les Instructions nautiques, ni aussi inquiets que les écrivains – d’être à la fois approximatifs et sûrs d’eux. Les voyageurs contemporains brassent seulement du déjà-vu, du stéréotype, et le font monter en une chantilly inconsistante. Quant aux experts venus témoigner à la commission d’enquête sur le naufrage du Titanic, ils ne brillent que par une odieuse morgue techniciste. Ulcéré par les comptes rendus de leurs auditions, Conrad leur oppose l’expérience des marins. Au-delà de ce réflexe attendu, il formule des suggestions concrètes (ses Instructions à lui) pour rendre plus sûrs ces paquebots de malheur, utilisant entre autres, en guise de maquette explicative, un paquet de biscuits...… Il y a là encore comme une définition subliminale de la littérature : chercher à conjuguer le petit et l’immense, l’humilité et l’orgueil, le bricolage et la rigueur.

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