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La course aux terres, nouvel enjeu international

L'œil de la rédaction

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La course aux terres, nouvel enjeu international
Plus de 200 millions d'hectares de terres agricoles auraient fait l'objet de transactions ces dix dernières années. Dans le rôle des investisseurs, les grandes puissances, dans celui des expropriés, les pays du Sud. Ce qu'on appelle l'accaparement des terres est un phénomène de plus en plus préoccupant.
Maraba (état du Para) au Brésil. Occupation de la FazendaCedro par le Mouvement des travailleurs sans terre (MST). ©Philippe Revelli

"La vraie solution est de changer de modèle de développement"

Catherine Gaudard est directrice du plaidoyer au CCFD-Terre solidaire

23.01.2013Propos recueillis par Laure Constantinesco Comment définir l'accaparement des terres ?

Il s'agit de l'achat ou de la location à très long terme de grandes superficies de terres agricoles par des investisseurs étrangers, publics ou privés. Les terres sont alors dévolues à l'agriculture industrielle, à la spéculation, à l'immobilier...

Ce phénomène s'est accéléré lors des émeutes de la faim et de la crise alimentaire de 2008. Ces événements ont provoqué l'achat de terres agricoles en masse dans des pays du Sud par des pays du Nord. C'est là qu'on a commencé à parler d'accaparement des terres. Jacques Diouf, directeur général de la FAO, a même parlé de "néocolonialisme agraire".

Aujourd'hui, la partie la plus visible de l'iceberg reste l'accaparement de terres agricoles. Mais il ne faut pas oublier l'accaparement plus général des ressources puisque les populations locales sont privées de leur terre mais aussi de l'accès à des ressources vitales : eau, sous-sol, forêt... On parle aussi d'accaparement touristique pour les terrains acquis en vue de développer une industrie touristique.

Quelle est la surface de "terres accaparées" sur la planète ? 

Concernant les terres agricoles, on estime à plus de 200 millions d'hectares - soit la moitié du territoire de l'Union européenne - les terres ayant fait l'objet de transactions sur les 10 dernières années. 62 pays sont touchés, surtout en Afrique et en Asie. Mais ces statistiques sont sous-estimées et on n'en a carrément aucune concernant les accaparements de ressources ou touristiques. 
Quel est l'impact sur les populations locales ? 

Elles se retrouvent victimes d'un rapport de force très inégal. Leurs gouvernements ne sont pas en capacité de les protéger en l'absence de cadre législatif approprié et face à des investisseurs puissants. Et parfois, ce n'est même pas la priorité des Etats de protéger leurs populations.

Souvent les habitants ne sont pas prévenus des transactions concernant leurs terres ou leurs ressources, ils l'apprennent dans la presse ! Ils ne reçoivent évidemment aucune compensation, comme c'est le cas dans les pays occidentaux quand des populations sont expropriées. 

Enfin, ils n'ont pas de recours possible en justice car il est très difficile de remonter à la source des investissements en l'absence de législation internationale concernant les entreprises multinationales. Il est également très difficile pour ces populations de prouver la propriété d'une terre car le droit foncier local est flou ou ne les protège pas. 

Quelle sont les solutions ?

C'est d'abord la mobilisation des populations locales. Elles s'opposent physiquement à l'expropriation de leurs terres et essaient d'obtenir le soutien de leurs gouvernements - via l'Appel de Dakar au Forum Social de 2011 par exemple. Cette lutte porte ses fruits. Au Bénin, grâce à la mobilisation de Synergies paysannes, une association soutenue par le CCFD-Terre solidaire, un projet de loi avec une révision du code foncier est actuellement débattu au Parlement.

Il y a ensuite un travail à faire du côté des Etats accapareurs, c'est-à-dire les grandes puissances, qui doivent mieux encadrer leurs entreprises. C'est là aussi que des ONG comme la nôtre agissent. Nous voulons que des règles soient établies. Nous avons déjà obtenu des régulations : des principes directeurs sur la responsabilité des multinationales à l'égard des droits de l'homme adoptés par l'ONU en juin 2011 [PDF] et des directives volontaires adoptées par la FAO en 2012 [PDF].

Seulement, ces cadres ne sont pas contraignants. C'est à chaque Etat de les traduire dans le droit. Nous sommes engagés dans ce chantier actuellement avec le ministre français du développement durable, qui souhaite l'exemplarité de la France dans ce dossier.

Mais dans le fond, la vraie solution serait de changer de modèle de développement ! L'empreinte écologique de notre modèle est épouvantable. On ne peut pas continuer à consommer ainsi dans les sociétés occidentales et dans les pays émergents, qui recopient notre modèle de consommation. On ne peut pas continuer à piller les ressources de notre planète déjà surexploitée, il n'y en aura pas assez pour tout le monde. Il faut donc consommer moins et mieux répartir les richesses de notre terre. Nous sommes persuadés que cette transition est possible, même si la tâche est encore grande.

Philippe Revelli : "La question de la terre deviendra une actualité brûlante"

3 questions à l'auteur de la série webdocumentaire TERRES

Propos recueillis par L.C.Pourquoi vous êtes-vous interessé à l'accaparement des terres ? 

Avant de devenir journaliste, j'étais militant politique, marqué à gauche, et associatif - j'étais dans les brigades de solidarité à l'époque de la révolution nicaraguayenne. J'ai donc gardé cet engagement et tous mes sujets ont un contenu social.
La question de la terre est primordiale, c'est un point clé dans les conflits sociaux. Je l'ai constaté notamment en Amérique latine, un continent sur lequel j'ai beaucoup travaillé.

Ce sujet vous semble-t-il assez médiatisé ?   

Les gens savent très peu de choses. On en parle un peu depuis la crise alimentaire de 2007 mais cela reste vague pour le public. 
Même dans mon entourage militant, ils ne savent quasiment rien sur l'ampleur internationale qu'a pris ce phénomène.  
Pourtant, il y a urgence  car je suis convaincu que c'est un sujet qui va devenir brûlant dans quelques années. Cette situation posera de nombreux problèmes, du logement à l'alimentation.  

Est-ce difficile d'informer sur ce sujet ? 

C'est compliqué à mettre en images. Très souvent il n'y a rien à montrer ! Quand on spécule sur la terre sans rien y faire, il n'y a même pas de culture ou d'ouvrier agricole à photographier, il y a juste une terre vierge. A part les mouvements de luttes, le phénomène n'est pas visible. De plus, ce n'est pas une actualité qui produit des images choc comme une guerre, une famine ou une catastrophe.  
Il est également difficile de rencontrer les spéculateurs. Au Brésil, j'ai voulu interviewer les représentants du patronat : après m'avoir fait attendre des semaines, ils m'ont donné une liste de questions "interdites". J'ai donc décliné l'entretien.

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