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Entretien avec la sociologue française Françoise Picq

L'œil de la rédaction

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Entretien avec la sociologue française Françoise Picq

« La fin de Monsieur Gagne-Pain et de Madame Fée-du-Logis »

Sociologue, militante historique du MLF et vice-présidente de l’association "40 ans", Françoise Picq analyse les effets engendrés par le Mouvement de libération des femmes sur la société française.
Françoise Picq à TV5 Monde
Dans quel état d’esprit manifestaient les féministes des années 70 ?
 
Au lendemain des premières manifestations, en 1970, la revue Partisans titrait « Libération des femmes, année zéro ». Nous avions à l'époque l’impression d’être des pionnières. Ce qui révèle une méconnaissance totale du féminisme dont l’histoire remonte, au moins, au XIXe siècle.

Néanmoins, pour la première fois, les femmes réclamaient plus que des droits, elles exigeaient leur libération. Nous sommes dans la continuité de mai 68. C’est le refus des normes et des institutions. Les formes de protestations sont joyeuses et festives.  
La philosophe Simone de Beauvoir.

Quelles étaient les influences intellectuelles qui imprégnaient le MLF ?

 
En France, le mouvement de libération des femmes naît de la rencontre entre Simone de Beauvoir et Mai 68. La philosophe apporte le bagage théorique. C’est elle qui analyse la construction sociale de la femme, qui explique comme une femme devient femme. Mais pour Simone de Beauvoir, la libération, dernier chapitre du Deuxième sexe, se réalise sur un plan individuel. C’est donc Mai 68 qui apporte la dimension collective.


Refusant l’ordre et la hiérarchie, comment le MLF parvenait-il à s’organiser ?

 
Le MLF n’a jamais été un mouvement formellement défini. Il n’y a pas eu de création officielle. Il était par exemple interdit de signer les tracts par le nom MLF. On estimait à l’époque qu’aucune femme, qu’aucun groupe ne pouvait prétendre représenter, incarner le Mouvement de libération des femmes.
 
Les principales activités du MLF étaient ses « AG » (assemblées générales, NDLR) qui rassemblaient plusieurs centaines de femmes. On faisait des propositions de discussion mais jamais de vote. Celles qui étaient contre pouvaient critiquer mais n’avaient pas le pouvoir d’interdire. On organisait des groupes de paroles sur différents thèmes tels que la jalousie, la violence ou un groupe des « femmes juives » … Et de là, naissaient les manifestations.
27 août 1970 devant l'Arc de Triomphe. "Il y a encore plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme", proclament des féministes.
 
Pourquoi avoir refusé la mixité ?
 
A l’époque nous étions incapables de justifier ce choix. C’était comme une évidence. La non-mixité nous a permis de forger notre identité de femmes. On avait besoin de se découvrir mutuellement. Dans ce sens, le MLF a été un mouvement identitaire. On se rendait compte que nos problèmes, qui nous semblaient d’ordre personnel et privé, étaient en fait le résultat d’un système social patriarcal. Il fallait donc transformer nos épreuves individuelles en enjeux collectifs.
Quelles ont été les grandes conquêtes du MLF ?
 
La première victoire a été le vote de loi Veil sur l’Interruption volontaire de grossesse en 1975. A notre grande surprise, ce combat pour la légalisation de l’avortement a été fédérateur. Aux manifestations, il y avait de plus en plus de monde. C’est aussi à cette époque que des décrets ont été adoptés pour que la loi sur la contraception soit enfin appliquée. Le statut de la famille a aussi beaucoup évolué. Le MLF a été le fer de lance de profonds changements.

Ce mouvement a réussi à faire accepter des changements que de nombreuses femmes désiraient sans oser le dire comme, par exemple, pouvoir continuer à travailler tout ayant des enfants. Ce mouvement de libération a fait éclater le décalage entre les aspirations individuelles et le modèle traditionnel de la famille. Il a mis fin à l’image de Monsieur Gagne-Pain et de Madame Fée-du-Logis en faisait naitre un modèle plus égalitaire.
2 mai 1978. Manifestation pour que le viol soit qualifié de "crime" dans le code pénal.

Peut-on dire que le MLF a, dans une certaine mesure, échoué ?

 
A la fin des années 70, le mouvement s’est essoufflé pour plusieurs raisons. D’une part, le droit à l’IVG avait été gagné. D’autre part, le combat contre le viol s’est avéré très douloureux pour les militantes et pas toujours bien perçu par le grand public. En effet, quand on scandait « tout homme est un violeur », cela ne passait pas très bien. Des contradictions intenables ont fait imploser le mouvement de l’intérieur. On ne voulait pas seulement obtenir des droits, on voulait libérer les femmes, transformer le système social. On était dans l’utopie, la subversion totale.
 
 
Par ses slogans provocateurs et parfois extrémistes, le MLF n’a-t-il pas terni l’image des féministes ?
 
Non pas du tout. Les mouvements de femmes ont toujours été mal vus et moqués. Bien avant l’apparition du MLF.


Le MLF a-t-il influencé d’autres mouvements féministes dans le monde ?

 
D’un point de vue chronologique, les mouvements de libération des femmes sont d’abord apparus aux Etats-Unis, Pays-Bas, Danemark et en Angleterre. Après la France, il y a eu la Suisse, l’Espagne, l’Italie et le Portugal. Mais il ne faut pas y voir un mouvement de diffusion. Les mêmes causes, notamment démographiques (baisse de la natalité et  du mariage), ont en fait produit les mêmes effets, avec un décalage historique selon les circonstances politiques.  Malgré tout, il y a eu des rencontres et des échanges entre militantes de différents pays. Aux premières manifestations à Paris, des Américaines défilaient à nos côtés et certaines Françaises ont découvert les premiers campings lesbiens aux Pays-Bas !
 
Propos recueillis par Camille Sarret
18 février 2010

Ouvrages de Françoise Picq

Maitre de conférence à l’université de Paris Dauphine, Françoise Picq a rédigé et co-écrit de nombreux ouvrages sur l’histoire du féminisme en France et sur les questions de genre.

Le mouvement de Libération des Femmes, Textes premiers, édition Stock, 2009.
La place des femmes, édition La Découverte, 1995.
Libération des femmes : Les années mouvement,
Editions du Seuil, Paris 1993.


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