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Été 1942, la fin d'un monde à l'abri du massif des Bauges

Juillet 1942, rafle du Vel d'Hiv - géographie d'un sauvetage

La route qui grimpe depuis Chambery est particulièrement raide. Mais elle vaut le détour. « Mon dieu que la montagne est belle », écrira le poète amoureux. Le massif des Bauges se dévoile dans toute sa splendeur au col des Prés. Sans doute que Michla, ses frères et sa mère, ont peu le loisir de goûter les paysages. Ils sont allés en train aussi loin que possible – Montmélian peut-être. Après, il faut grimper, plus de dix kilomètres sur 1500 mètres de dénivelé. Les jeunes avancent gaillardement, mais je me demande comment faisait Sarah, à 50 ans passés ? Georges connaît le chemin par cœur. C’est un montagnard par passion. Aussitôt qu’il le pouvait, après sa démobilisation, il accourait, pour les hommes, mais aussi pour les pentes. Parfois, ils doivent emprunter des voies passantes. Dès qu’une ombre ou un bruit s’annoncent, ils sautent se camoufler dans les bas côtés. Ils savent que bientôt, ils ne craindront plus rien.

Et soudain, voici le havre annoncé, vers lequel ils peuvent maintenant dévaler. Une dizaine de maisons pas plus, des fermes surtout, autour d’une fontaine et d’une église minuscule. Peu d’humains, quelques familles de grands paysans savoyards aux yeux bleus et surtout des vaches, des chèvres et encore des chevaux de trait. Georges frappe à la porte du vieux Constant. On dit vieux, mais il n’a pas 50 ans, lui aussi. Sans qu’aucune question ne soit posée, les Helman sont dispersés chez les uns et les autres, accueillis comme s’ils étaient de la famille et qu’ils revenaient de voyage, un peu fatigués.

Michla ira chez Simone et ses parents, les boulangers du village, dans une maison fleurie, qui sentait le bon pain frais. Simone et Michla, Michla et Simone. Elles ont le même âge. Et Simone trouvait Michla si jolie !

Michla ne restera à Aillon le jeune que quelques semaines, pendant lesquels elle participera aux travaux des champs, une activité qui la confortera dans son amour des villes. Et puis, elle partira. Elle rejoindra un groupe de jeunes résistants sionistes, « antidéportation », comme agent de liaison et transporteuse d’enfants en danger.
Elle ne reverra Simone qu’une seule fois, trente ans plus tard, le temps d’une visite éclair. Elles se parleront aussi une fois au téléphone, encore vingt ans plus tard, comme si elles ne s’étaient jamais quittées.

À mon tour, j’ai voulu rencontrer Simone, dans sa maison à fleurs, toujours bruissante et accueillante, animée par les visites incessantes, de voisins ou de nièces et neveux. La première fois, son mari vivait encore. Lui et ses frères alimentaient les maquis à l’entour, jusqu’à ce qu’ils soient dénoncés, et deux sur trois fusillés.

Elle m’a embrassée. Elle m’a dit d’attendre. Elle est montée à l’étage et en est redescendue avec une photo, qu’elle m’a donnée. Un portrait que Michla lui avait laissé avant de partir combattre. La photo des faux papiers, au dos de laquelle, le photographe consciencieux avait inscrit une mention : 23 juillet 1942.
Le 23 juillet 1942, c’est aussi la date donnée par l’association de Beate et Serge Klarsfeld pour l’assassinat de Moïse Gielman à Auschwitz.
Le 23 juillet 1942, c’est le jour où Michla a eu 20 ans.
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