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Tortures et viols, le quotidien de prisonnières en Irak

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Tortures et viols, le quotidien de prisonnières en Irak
Trois ans après le retrait des troupes américaines, le dernier rapport de Human Rights Watch tire la sonnette d'alarme sur la situation des prisonnières en Irak. Des milliers de femmes sont détenues illégalement, battues, violées, voire exécutées, par les forces de sécurité. Une pratique devenue un instrument de pression sur la population par un gouvernement jugé de plus en plus autoritaire.
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Des Irakiennes devant une prison à Bagdad. Avant 2009, il existait qu'une seule prison pour femmes en Irak. ©AFP
10.03.2014Sémiramis IdeArrêtées arbitrairement, rouées de coups de pieds, giflées, suspendues la tête en bas, plongées dans l'eau froide, frappées sur la plante des pieds ("falaqa"), soumises à des électrochocs, violées ou menacées de violences sexuelles, parfois même en présence de membres de leur famille. Des milliers d'Irakiennes sont détenues dans des prisons ou centres de détention pendant des mois, voire des années, sans procès. Certaines sont même condamnées à la peine de mort, avec des chefs d'accusation (quand il y en a) s'appuyant sur des "aveux" obtenus sous la torture. Des actes commis impunément par les forces de sécurité, avec l'autorisation, officieuse ou officielle des autorités, de la justice et … du gouvernement. Ces violences infligées aux prisonnières en Irak sont dénoncées par l'organisation américaine de défense des droits de l'Homme, Human Rights Watch dans son rapport "No One Is Safe" ("Personne est en sécurité") publié le 6 février 2014.

Alertée par des associations de défense des droits des femmes en Irak, l'organisation s'est basée sur des témoignages de 27 femmes et 7 jeunes filles détenues ou ex-détenues dans les prisons irakiennes à Bagdad, ainsi que de leurs familles, de leurs avocats et de prestataires de services médicaux dans les prisons. Tous détaillent, dans ce rapport de plus de 100 pages, les exactions pratiquées sur les femmes dans les prisons. Des violences contraires au Traité international contre les tortures, que l'Irak a signé en 1966. Officiellement, sur les 40.000 prisonniers en Irak, 1.100 sont des femmes. Mais des milliers d'autres sont détenues dans des lieux non recensés. Même si les hommes constituent la majorité de prisonniers irakiens, les femmes en prison sont particulièrement vulnérables et prises pour cibles.

L'ONG humanitaire et les victimes ont leur idée sur les conditions de ces incarcérations abusives et violentes.
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"Libérez les mains de ma mère des ces maudites menottes de la tradition" ©AFP
Corruption

On retrouve cette gangrène à tous les étages des injustices. Dans son rapport, HRW évoque l'exemple de "Hanan al-Fadl" (le nom a été changé), employée dans une entreprise affiliée à l’État, chargée d'approuver les projets de construction. Arrêtée en pleine rue à Bagdad, elle a été torturée par les forces de sécurité qui la soupçonnaient de corruption. En réalité, elle était intervenue dans un projet de construction où un membre du gouvernement avait des intérêts. Son erreur est d'avoir refusé un projet parce que l'entrepreneur utilisait des matériaux de mauvaise qualité… Tel était son "crime". Pour d'autres, leur "faute" est d'appartenir à un courant religieux non "en cour". Et les estimations rapportées par HRW sont accablantes.

A en croire la multiplication des centres de détention pour femmes en Irak, le nombre de prisonnières a fortement augmenté depuis 2009, selon HRW. Avant cette date, une seule prison pour femmes existait en Irak, celle de Kadhimiyya à Bagdad. Les arrestations de femmes touchent toutes les communautés et les classes, mais une majorité de ces détenues semblent sunnites, même si les chiffres restent imprécis. Principale minorité religieuse en Irak, les sunnites représentent près de 35% de la population dans ce pays à majorité chiite (60%). Cette hausse du nombre de prisonnières coïncide avec la reprise, en 2012, des violences inter-confessionnelles entre sunnites et chiites qui ont fait des milliers de morts.

Obsession sécuritaire ou conflit sunnite-chiite ?

Selon les familles interrogées par HRW, les forces de sécurité effectuent des rafles parmi la population féminine, lorsqu'elles sont membres de familles où les hommes sont suspectés de crimes et/ou d'appartenir à des clans religieux réfractaires. Ces arrestations sont effectuées sous le paravent légal de la loi irakienne dite "antiterroriste" de 2005. Le but de ces manœuvres : torturer ces femmes pour obtenir des "informations" sur leurs proches. Alors, obsession sécuritaire ou conflit sunnite-chiite ? Dans le rapport, les victimes ont affirmé être clairement visées du fait de leur appartenance religieuse. "Il y a une dimension confessionnelle, mais aussi une dimension de genre. S'en prendre aux femmes est un moyen fort de s'en prendre aux sunnites", analyse Myriam Benraad, spécialiste de l'Irak, chercheuse au Ceri (Centre d'études et de recherches internationales) Science po et analyste à l'ECFR (Conseil européen sur les affaires étrangères), programme Afrique du Nord - Moyen-Orient.

Dans ce pays où le pouvoir a été longtemps confisqué par Saddam Hussein, régime baasiste dans lequel les sunnites tenaient tous les leviers du pouvoir, les rancœurs entre les deux communautés sont encore très vives.  Erin Evers, auteure du rapport et chercheure sur le Moyen-Orient pour HRW revient sur la chronologie de cette montée en puissance des différences confessionnelles : "Ces exactions contre les femmes, et contre tous, avaient lieu au temps de Saddam Hussein et nous savons aussi ce que les Américains ont commis dans la prison d'Abu Ghraib après la guerre. C'est donc malheureusement une continuité historique. Ce qui a changé ce sont les victimes ciblées. Au temps de Saddam Hussein, peu importait si vous étiez chiite, sunnite, homme ou femme. Les marines s'en sont pris surtout à des sunnites parce qu'ils étaient emprisonnés dans la lutte contre Al Qaïda.  Sous la gouvernance du Premier ministre Nouri al-Maliki, chiite lui même, il s'afit de stratégie politicienne. En s'en prenant aux sunnites, il espère consolider et augmenter son électorat chiite."

Dans cette guerre intérieure, les femmes sont devenues les proies particulièrement faciles et fragiles d'une société conservatrice, en proie à une montée de l'extrémisme religieux. "Derrière ces violences contre les prisonnières, il y a aussi des actes de vengeance où la femme est visée sur un plan symbolique puisqu'elle est réputée précieuse dans cette société irakienne, musulmane et tribale. C'est une violation particulièrement grave de s'en prendre à des femmes dans une société aussi conservatrice comme l'Irak avec une forte dimension tribale et des valeurs guerrières.", analyse Myriam Benraad.
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Le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki ©AFP
Institutions détruites, protection inexistante 

Dans ce contexte de violence généralisée, les Irakiennes ne bénéficient aujourd'hui d'aucune protection ou presque. D'abord sur le plan social. A la différence des hommes prisonniers, "les femmes souffrent doublement, du fait de leur statut de membres de seconde classe de la société irakienne", affirme HRW dans son communiqué de presse en français. Battues, violées, en sortant de prison, elles risquent d'être victimes de "crime d'honneur" au sein de familles qui leur font porter la faute des actes criminels qu'elles ont subis. Les crimes d'honneur ne sont pas rares en Irak et régulièrement dénoncés par des ONG, mais restent impunis.

Cette défaillance de la justice a été accentuée par l'invasion américaine en 2003. Les populations civiles d'Irak, en particulier les femmes, souffrent de la destruction des institutions publiques, qui peinent à se relever. HRW a souligne de graves dysfonctionnements de la justice pénale irakienne, qui mettent en danger ces femmes et qui donnent un cadre quasi-légal à ces violences. Plusieurs exemples sont cités. Quand une libération est ordonnée par un juge, la ou le prisonnier-e peut rester maintenu-e en détention pendant des mois, en attendant une autorisation du ministère de l'Intérieur. Voici encore le cas d'une jeune femme, devenue infirme au cours de sa détention. Sept mois après son témoignage à HRW, elle a été exécutée en septembre 2013, malgré une décision d'un tribunal de première instance qui avait rejeté plusieurs des chefs d'accusation retenus contre elle, suite à un rapport médical confirmant qu'elle avait été torturée.

Tortures et viols, héritage du passé ?


Face aux manifestations de sunnites dénonçant les violences contre les femmes en prison, le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki avait promis une réforme du système judiciaire en janvier 2013. Un an après, rien n'a été fait. Aujourd'hui, l’État, via Aqil Tarahy, inspecteur général du ministère de l'Intérieur, dément l'utilisation systématique de tortures sur les femmes. "Nous avons besoin de temps pour progresser. Où nous étions avant, il y avait une absence totale de culture des droits humains (…) Saddam Hussein (ex-dictateur irakien) a créé des monstres, et une partie d'entre eux, continuent de travailler dans nos ministères", aurait-il avoué, selon les propos rapportés par HRW.

La présence américaine a aussi laissé des traces sanglantes, comme des viols et tortures de prisonnier-e-s. On se souvient ainsi du viol de la jeune irakienne Abeer Qasim Hamza (14 ans), abusée puis tuée après l'assassinat de toute sa famille par six soldats américains, à Mahmoudiyah en 2006. Et chacun-e garde en mémoire les images prises entre  2003 et 2006, au coeur de la forteresse d'Abu Ghraib, construite sous la dictature de Saddam Hussein, où des soldats américains avait torturé et violé des détenu-e-s, avec l'aide, parfois, de personnels pénitenciers irakiens. Au temps de Saddam Hussein, les mêmes torturaient des opposants politiques...

A l'approche des élections législatives prévues en avril 2014, HRW a voulu tirer la sonnette d'alarme sur les conséquences sur tout le pays de ces violences infligées aux prisonnières. "Les violations des droits humains des femmes que nous avons documentées sont à bien des égards au cœur de la crise actuelle en Irak", a déclaré Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à HRW. Pour Myriam Benraad, "des actes pareils peuvent déclencher des violences à grande échelle entre tribus et clans".

La condition des femmes en Irak

La condition des femmes dans l'histoire du pays


"Aujourd'hui, les femmes font parties des premières victimes en Irak. Malheureusement, elles sont celles dont on parle le moins et en même temps, celles qui ont payé le plus lourd tribu à la fois de l'occupation américaine et de la préoccupation sécuritaire du pays qui se caractérise par une remilitarisation de l'Irak. Avec une violence toujours aussi extrême et des actes graves contre les femmes dont la situation qui n'était pas fameuse à l'époque de Saddam Hussein, a très clairement régressé depuis 2003.

Par exemple, les meurtres ou autre menaces de femmes politiques irakiennes ont conduit à une sous-représentation des femmes au sein du Parlement et des institutions. Elles tendent, sous le poids des violences, à se retirer de plus en plus de la scène politique et à limiter leur activités militantes, telles que les associations féministes.

Dans les années 1960 et 1970, l'Irak était un pays comparativement enviable. Avant que tout dégénère, les femmes étaient protégées sur un plan juridique. Il y avait un certain nombre de mouvements militants féministes. Les femmes irakiennes ont souvent été à l'avant garde du mouvement féminin dans le monde arabe. Aujourd'hui, quand on regarde de près, il y a une régression extrêmement spectaculaire".



Myriam Benraad, spécialiste de l'Irak, chercheuse au CERI Sciences Po Paris et analyste à l'ECFR, programme Afrique du Nord et Moyen-Orient.

Au Moyen-Orient, les femmes en prison


"En Égypte, en Tunisie, des pays qui comme l'Irak, sont sortis de l'autoritarisme et dont le processus politique se révèle beaucoup plus complexe qu'un passage idéal à la démocratie. Cette difficulté de la transition arabe pèse avant tout sur les femmes. Cela a été visible en Tunisie où des menaces ont été faites contre un certain nombre de féministes tunisiennes. En Égypte, de nombreux actes ont été commis contre les femmes*. Un état de droit qui est absolument aggravant. Ces femmes n'ont aucuns moyens de faire valoir leur droit et de se protéger."
- Myriam Benraad.

*En Égypte, 21 femmes, proche des Frères musulmans, ont été emprisonnées en automne 2013. Elles auraient été soumises à des tests de grossesse et molestées.

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