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#41 RADIO ELVIS

Franche connexion

Emission du
vendredi 5 Août 2016

#41 RADIO ELVIS

Radio Elvis a un côté super énervant  comme groupe. Ils sont encore presque jeunes et usent à l’envi de ce côté « gravure de mode rock » dont les anglo-saxons font les stars que les adolescents adoubent. Même si il est vrai l’histoire de la France jusqu’ici n’a fait… pas grand-chose de ce type de ferments, parce que la France, n’est pas connue pour sa culture populaire du rock, et que pour accéder au panthéon musical  d’ici, il faut  surtout pouvoir sortir sa carte « chanson française » à textes.

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05.08.2016Denis Verloes
Radio Elvis a un côté super énervant  comme groupe. Ils sont encore presque jeunes et usent à l’envi de ce côté « gravure de mode rock » dont les anglo-saxons font les stars que les adolescents adoubent. 

Même si il est vrai l’histoire de la France jusqu’ici n’a fait… pas grand-chose de ce type de ferments, parce que la France, n’est pas connue pour sa culture populaire du rock, et que pour accéder au panthéon musical  d’ici, il faut  surtout pouvoir sortir sa carte « chanson française » à textes. Or ça tombe bien, avec leur look un brin travaillé à base de marinière à faire frémir d’aise Arnaud Montebourg, avec leur style ébouriffé de rebelles juvéniles qui recevraient des invitations aux défilés des créateurs haute-couture, Radio Elvis a décidé de commencer sa carrière en s’en allant concourir dans la catégorie « chanson ». Énervant je vous dis.

Oui mais, quand j’écoute les tous premiers essais et EP de Pierre Guénard et Colin Russeil et quand je me rappelle que Pierre aimait poser ses textes quasi parlés sur une musique propice à la contemplation de ses orteils ; je me rends compte  de la vitesse à laquelle la formation française est passée à une forme de groupe de rock dans son acception « américaine » et est arrivée, dès lors, à marier les deux traditions de la pop. L’arrivée de Manu Ralambo dans le groupe y est pour beaucoup lui qui, l’air de rien semble avoir ramené dans ses bagages de joueur de Fender une culture plus bruitiste, que j’imagine chargée de Lou Barlow et de Sonic Youth (j’ose la suggestion).

Radio Elvis est subtilement passé d’un groupe de « chanson » à un groupe de rock crédible. Mais n’a pas perdu au passage sa composante littéraire. Parce que là où ils sont forts ces Radio Elvis, c’est qu’ils semblent poser aussi un regard analytique sur leur démarche. On sent que Pierre et Colin comprennent tout à fait l’évolution en cours, et les éléments qui concourent à leur rapide croissance dans la reconnaissance publique. Ils jouent avec ce subtil mélange d’image, d’électricité, de littérature et d’efficacité mélodique, comme ils géreraient l’utilisation d’un trésor de guerre. Malins.

Tous les articles que j’ai lus parlent d’une filiation évidente entre Radio Elvis et Bashung. Il y a comme chez Bashung, c’est indéniable, cette manière de composer de Pierre Guénard qui semble devoir beaucoup à l’évocation plutôt qu’à la syntaxe, aux associations de mots et de sons plutôt qu’à la narration linéaire. Guénard aime lire. On sent qu’il recherche l’efficacité de l’écriture. On pourrait aussi citer, au banc des comparaisons, Jean-Louis Murat qui pratique à la fois le rock et la chanson signifiantes par interprétation emmenées sur de grands espaces, des voyages, qui semblent aussi un thème d’inspiration de Radio Elvis.

Ses paroles sont des voyages immobiles en quête de sens. Pas étonnant, sans doute, que les signifiés tournent souvent du côté de l’ailleurs, du voyage, des contrées lointaines, avec une soif de découverte, de tester et de goûter qu’on ne retrouve que dans la jeunesse. Parce que le groupe cite le mot « synesthésie » dans un de ses titres, c’est aussi le mot qui me vient en tête. Il y a quelque chose de cette méthode symboliste chère à Rimbaud dans la musique du groupe. Ici un mot est un sens, chargé de sons  et d’une couleur propice à l’aventure.Même si les propositions, les phrases de Guénard, sont souvent peu narratives, elles racontent le monde par association, comme on filerait les métaphores au gré des signifiés de chaque mot.

Quand on a discuté avec la maison de disque sur le lieu où on pourrait emmener le groupe pour une de nos sessions Franche Connexion, Marine responsable de la presse pour le groupe a évoqué l’appartement de Boris Vian comme un lieu que le groupe aimerait visiter. J’y ai vu le groupe attentif à la « petite histoire du lieu » telle que contée par Julie et Nicole Bertolt garantes de la cohérie Boris Vian. J’ai vu Pierre bloquer sur les collages de Jacques Prévert offerts à l’auteur de l’herbe rouge, et le groupe ému de s’asseoir à côté de la collection de 78T Jazz de Vian.

Je me suis longtemps demandé, en préparant la session, ce qu’aurait pensé Boris Vian de la visite inopinée de jeunes rockeurs dans le salon qu’il a quitté une dernière fois, par un matin de juin 1959 ; lui qui trouvait que le « rock » était un succédané pitoyable du jazz :« Expression qui a remplacé "rhythm and blues” […] Le caractère particulier du rock and roll, à l’audition, vient d’une systématisation de l’orchestration : la batterie maintient un tempo two-beat […] la basse joue une ligne boogie-woogie […] on met généralement en ligne un saxo ténor gueulard […] le thème mélodique est généralement réduit à un "riff” […] quant aux paroles, en principe, elles ont toutes en anglais une double signification sexuelle, "rock” étant un mot très voisin d’un autre qui dit bien ce qu’il veut dire. "Good rocking tonight”, en français "on va bien bercer ce soir” […] Cela fonctionne surtout sur le public très jeune des U.S.A., empêtré de tabous sexuels qui existent moins en Europe […] Le côté "exutoire” du rock and roll n’a pas de raison d’être en France […] Le succès français du rock pourra donc être celui de n’importe quelle chanson comique. »
(Derrière la zizique. ed. le le livre de poche 1997 tel que rapporté par Nicole Bertolt et Georges Unglik, 2001).

Qu’aurait pensé celui qui s’est amusé à parodier ce style musical avec son compère Henri Salvador (tout en étant de facto un des premiers à pratiquer le genre en France), de voir son petit piano servir de support aux amplis d’un groupe de rock français? Qu’aurait-il pensé du côté contemporain amené par Radio Elvis, aux poncifs du rock tel qu’il l’écoutait en 1959 ? Qu’aurait dit ce fan de nouveauté et d’expérimentation littéraire, de constater qu’un des genres qui lui donnait sans doute le plus de boutons, pouvait devenir le véhicule pour l’exploration de nouveaux territoires de la chanson française ?

J’ai plaisir à croire que le chantre des caves de St Germain, qui a refusé de ménager son coeur pour mieux goûter aux plaisirs de la vie, aurait trouvé ça vachement « bath » que sa maison continue – plus de cinquante ans après son rendez-vous avec le destin un matin de projection d’une interprétation cinématique bancale de son « j’irai cracher sur vos tombes »- à bruisser des sonorités d’instruments de musique, comme du temps qu’il était vivant, comme du temps où on y croisait Salvador, Alain Goraguer ou le jeunot Serge Gainsbourg ?


Ce Franche Connexion est dédié à la mémoire d'Déé, Président de la Fond'Action Boris Vian,qui s'est éteint à Eus (66) le lundi 25 juillet 2016 à l'âge de 88 ans..

Le clip de "Les moissons"

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