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Le Cuisinier

Littérature

Le Cuisinier

Martin Suter

Existe-t-il une «recette» Martin Suter? Le titre de son dernier ouvrage, Le Cuisinier, appelait naturellement cette question, soulevée par l’extraordinaire succès rencontré par cet ex-publicitaire vivant entre Zurich, Ibiza et le Guatemala, sans souci des frontières, à l’image de ses livres qui, dès Small World (couronné en France par le prix du premier roman étranger 1998), n’ont plus quitté les listes des meilleures ventes dans son pays natal, la Suisse, comme partout dans le monde.

Ses romans, que l’on dévore avec un plaisir compulsif, explorent plusieurs milieux - avec un intérêt marqué pour la grande bourgeoisie helvétique, propice aux intrigues d’autant plus vénéneuses que feutrées - et des domaines variés : Alzheimer et sombres histoires de dynastie familiale dans Small World, investigation journalistique et scandale lié à la maladie de Creutzfeldt-Jakob dans Un ami parfait, imposture amoureuse et éthique au sein du petit monde éditorial et littéraire dans Lila, Lila, chausse-trappe en cascade dans les coulisses du marché de l’art avec Le Dernier des Weynfeldt... Si le canevas joue sur des figures classiques (le héros de Lila, Lila s’approprie le manuscrit d’un inconnu, devient riche et célèbre, mais se voit bientôt persécuté par un maître chanteur), Martin Suter réalise parfois des combinaisons inattendues: un trip aux champignons hallucinogènes va bouleverser la vie bien rangée d’un avocat d’affaires dans La Face cachée de la lune jusqu’à le faire littéralement retourner à l’état de nature, tandis que Le Cuisinier mêle gastronomie de pointe, crise financière mondiale, trafic d’armes, amours tarifés et guerre au Sri Lanka !

Livre après livre, des constantes s’affirment cependant, telles que le choix d’un sujet de société et le souci d’un travail de recherche d’envergure, à même d’asseoir la crédibilité du scénario (plusieurs romans de Martin Suter vont d’ailleurs être adaptés au cinéma). En témoignent l’étude de la psilocybine dans La Face cachée de la lune ou les recettes dans Le Cuisinier, décrites avec une délicieuse minutie lorsque le héros, Maravan, jeune réfugié tamoul travaillant dans les cuisines d’un grand restaurant suisse, se lance dans la préparation de mets sophistiqués dans l’espoir de séduire une collègue de travail. De manière générale, Martin Suter (qui pousse le scrupule documentaire jusqu’à inclure le détail desdites recettes en annexe) possède l’art du petit fait vrai et du détail qui sonne juste, de la description vivante et sans fioriture, de l’intrigue élaborée, un rouage après l’autre, en petite mécanique qui ne peut que happer le lecteur. Il ne s’intéresse nullement à l’expérimentation langagière pour elle-même, mais sait mettre la construction au service de ce qu’il a à dire, et surtout à raconter, usant avec aisance et même virtuosité du récit dans le récit, du flash-back bref ou étendu, de l’intrication des voix, des points de vue alternés, pour peu que cela rende son texte plus fort et plus prenant : forme et fond s’accordent à la perfection.

Sa palette s’étend de l’histoire d’amour au thriller en passant par l’analyse psychologique, mais chaque histoire s’établit autour d’un crime ou d’un délit passé (Small World, Un ami parfait), en cours (Lila, Lila, La Face cachée de la lune), et parfois à venir, comme dans Le Cuisinier, où l’auteur expose personnages, décors et situations en prenant son temps, avant de les « ramasser » en un geste, un seul et unique acte qui rattache ce roman à une thématique omniprésente dans son oeuvre: non tant celle d’une quête d’identité que d’une révélation de soi à soi. Un mystère en cache un autre, et le noeud apparent de l’intrigue joue un peu dans les romans de Suter un rôle voisin du fameux MacGuffin dans les films de Hitchcock : il n’est que le prétexte d’un autre dévoilement, tantôt brutal, tantôt progressif, celui de notre être profond. Substitution d’enfants dans Small World, vol d’identité dans Lila, Lila, découverte que « je est un autre » dans Un ami parfait ou La Face cachée de la lune... Les personnages de l’auteur suisse comprennent au terme de leur aventure qu’ils ne savaient rien d’eux-mêmes, et chacun de ces romans peut se lire comme une manière d’épopée initiatique, jusque dans son dernier ouvrage, où Maravan se révèle ne pas être celui qu’on (et surtout qu’il) croyait.

Le Cuisinier n’a peut-être pas la même efficacité que Small World ou la puissance trouble, tout en humour à froid, de La Face cachée de la lune; il n’échappe pas toujours au schématisme. Mais il se lit avec bonheur et montre un registre dont l’écrivain avait rarement joué jusque-là, à travers le portrait de Nangay, évocation attachante et poétique de la grand-tante du héros, détentrice d’un héritage culinaire qu’il saura à la fois s’approprier et renouveler, en appliquant à la cuisine ayurvédique des procédés moléculaires. Tout comme son personnage, l’auteur maîtrise à merveille les textures et les matières, les saveurs et les parfums ; il sait choisir, doser et mélanger les ingrédients adéquats, «transformer des produits bruts en produits finis». Interrogé sur ses ambitions par une compatriote, Maravan, pris au dépourvu, tient ce discours en forme de profession de foi: «Je veux aller plus loin. Continuer à métamorphoser ce qui l’a déjà été. [...] Je veux... (Il chercha les mots justes.) Je veux faire du neuf avec du familier. Quelque chose de surprenant avec de l’attendu.» C’est bien sûr la définition même de la manière Martin Suter, l’homme qui écrit ce qu’il aime lire - l’artiste qui se dissimule, en souriant, derrière la modestie et le savoir-faire de l’artisan.

Minh Tran Huy

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