/ / / Agonie terminée, agonie interminable. Sur Maurice Blanchot
Imprimer cette page
Envoyer cette page

Agonie terminée, agonie interminable. Sur Maurice Blanchot

Littérature

Agonie terminée, agonie interminable. Sur Maurice Blanchot

Philippe Lacoue-Labarthe

C’est un livre unique, fait de plusieurs, ou d’aucun. Un livre qui porte sur un fragment de quelques lignes et un opuscule de quelques pages. Ce livre n’a vu le jour ni du vivant de son auteur, Philippe Lacoue-Labarthe, ni du vivant de son objet, ou de son interlocuteur, Maurice Blanchot. Il a été annoncé une fois, très précisément, dans les colonnes du Magazine Littéraire, pour janvier 2004. Et puis rien. Lacoue-Labarthe est mort, en 2007. Ses archives ont été déposées à l’Imec. Le fonds a été inauguré le 6 octobre dernier. Aristide Bianchi et Leonid Kharlamov l’ont utilisé pour reconstituer le projet du philosophe, Agonie terminée, agonie interminable. Ils publient six textes consacrés à Blanchot et les présentent en une cinquantaine de pages d’autant plus passionnantes qu’elles citent des propos diffusés à la radio, des phrases de séminaire, des extraits de correspondances et des notes préparatoires. C’est dire que l’information est de première main. Ce livre est à la fois un livre, une thèse et un document.

Philippe Lacoue-Labarthe fait résonner l’oeuvre immense de Blanchot dans quelques lignes où l’écrivain décrit une « scène primitive » (un enfant de 7 ou 8 ans vit une extase à la fenêtre où le ciel se vide pour révéler que « rien est ce qu’il y a, et d’abord rien au-delà »), et dans quelques pages intitulées « L’instant de ma mort » (en 1944, un homme de 37 ans échappe à un peloton d’exécution russe commandé par les nazis). Il voit en ces minces écrits « deux grands textes autobiographiques » qui fondent la réflexion de Blanchot sur « le mythe moderne de l’écrivain ». Ces textes la rendent possible et l’allégorisent, puisque Blanchot, porteur de « l’idée que l’écrivain est celui qui écrit en sachant qu’il est déjà mort », est lui-même devenu cette « figure absolument mythique de l’écrivain moderne ». Or, et c’est là ce qui trouble Lacoue-Labarthe, l’oeuvre de Blanchot, au moins depuis L’Espace littéraire, s’efforce sans relâche de se libérer du mythe, de la pensée mythique, de toute trace de pensée mythique.

C’est ici que la question politique croise la question poétique. Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, le complice avec qui il aura écrit plusieurs livres, n’ont cessé d’inquiéter leur propre admiration pour Blanchot exactement à cet endroit. Dès 1978, Blanchot est l’une des rares références majeures de L’Absolu littéraire (1), ce livre qui a changé notre conception du romantisme allemand. C’est ensuite Jean-Luc Nancy qui a engagé le dialogue le plus visible avec Blanchot. De communauté en communauté, de La Communauté désoeuvrée à La Communauté affrontée, sans oublier tels chapitres de La Déclosion, il se confronte aux engagements et aux réflexions de Blanchot sur l’être-en-commun, depuis l’abandon des modèles mythiques jusqu’à l’affirmation d’une coprésence à la fois excessive et imparfaite. L’ironie de l’histoire, c’est que les éditions Galilée exhument à quelques mois de distance le livre de Lacoue-Labarthe et une lettre, seul écrit consacré par Blanchot, passé après guerre à l’extrême gauche, à son passé de journaliste d’extrême droite. Cette lettre est présentée par Jean-Luc Nancy, et devient un livre dont la « passion politique » expose l’« agonie interminable ».

Christophe Bident

En partenariat avec

webTV

 
/ / / Agonie terminée, agonie interminable. Sur Maurice Blanchot
Imprimer cette page
Envoyer cette page