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Folles nuits Joyce

Littérature

Folles nuits Joyce

Carol Oates

À peine a-t-on refermé Petite soeur, mon amour (éd. Philippe Rey) qu’un nouveau texte nous parvient. Joyce Carol Oates maintient le lien qui l’unit à ses lecteurs à un rythme presque effrayant. C’est qu’il n’existe pas chez elle de frontière entre travail et passion, puisqu’il n’y a semble-t-il pas d’effort. Voilà donc Folles nuits, recueil de nouvelles publiées dans différentes revues, et brillante récréation d’écrivain. Comme répondant au sujet d’une rédaction, Joyce Carol Oates joue à imaginer les derniers jours de cinq géants de la littérature américaine. Dans l’ordre : Poe, Dickinson, Twain, James et Hemingway. N’attendons pas de la romancière le soin scrupuleux du biographe ; il s’agit de broder autour d’univers, et surtout de dire la folie inhérente au génie. Ainsi Edgar Allan Poe se voit-il promu gardien de phare. Engagé dans une expérience sur les effets de « l’isolement extrême chez l’ Homo sapiens mâle moyen », il explore les profondeurs de la solitude, avec pour seule compagnie un chien. Il développe bientôt un étrange rapport à la faune alentour, avant d’affronter un monstre marin hybride, auquel il finira par trouver quelque charme. Il faut y voir une matérialisation de sa démence, conséquence de sa frustration. De même pour Henry James qui, se portant bénévole dans un hôpital pendant la guerre, en vient à fantasmer sur ces « chers garçons » blessés et infirmes. Mark Twain n’est pas mieux loti : l’auteur des Aventures de Tom Sawyer collectionne lui les « petits poissons », des jeunes filles de 10 à 15 ans avec lesquelles il se plaît à entretenir une correspondance pleine de « baisers secrets ». Le plus intéressant, c’est que, si tout n’est pas vrai, tout n’est pas tout à fait faux - la critique glose depuis longtemps sur la fascination de Twain pour les préadolescentes. Joyce Carol Oates connaît les mythes, l’enjeu est ici de les bousculer. Au point de faire apparaître Emily Dickinson sous la forme d’une poupée androïde, l’« EDickinsonRépliLuxe », jouet pour couple sans enfants passionné de poésie.

Les nouvelles font certes souvent sourire, mais elles sont aussi une manière différente d’aborder le commentaire littéraire. Pour chacune, l’auteur s’inspire en effet d’une oeuvre, citations à l’appui, où elle puise matière à son extravagance. Plus encore, elle pousse le vice jusqu’à écrire dans le style même des cinq référents, pourtant réputés inimitables. Elle module sa prose, s’économise ici, là rallonge sa phrase ; elle emprunte à l’un ses adjectifs, à l’autre sa ponctuation. Elle peut être qui elle veut. On lui reprocherait à tort cette folie des grandeurs, c’est avant tout d’hommage qu’il est question. Ainsi qu’elle le note dans son Journal (dont on attend bientôt le deuxième tome, toujours chez Philippe Rey) : « Le lecteur d’un roman ne peut deviner à quel point le romancier est lui aussi un lecteur... un lecteur d’abord. »

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