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Tereza Batista

Littérature

Tereza Batista

Jorge Amado

Voilà bientôt quarante ans que Jorge Amado a écrit l'histoire de Tereza Batista et dix qu'il est mort. Cette édition est la troisième chez Stock, après celles de 1974 et 1991, où le titre original est justement raccourci aux seuls nom et prénom de l'héroïne quand, en brésilien, Tereza Batista cansada de guerra, «fatiguée de guerre», ainsi qu'on en est veuve, sonne comme «cantiga de guerra», chant de guerre. À la relecture, c'est pourtant bien de fatigue, de guerre et de chansons qu'il s'agit. Et ce ne sont pas les deux dernières pages en clin d'œil d'un happy end convenu, lorsque le livre rejoint les règles du feuilleton qu'il feint d'être, qui rédiment d'une immense fatigue (la lassitude est pour les personnages, le lecteur, lui, en redemande).

Tereza Batista n'a pas vieilli, elle est toujours cette jeune adolescente superbe et cuivrée que l'on va suivre de sa virginité violée, vendue, jusqu'à ses vingt-six ans dans l'enfer de la misère exploitée du Nordeste brésilien. Vendue par sa tante à un faux capitaine, monstre de cruauté, qui porte en collier, comme des trophées de chasse, les anneaux d'or de tous ses dépucelages forcés, elle le tuera. Trompée par un faux ange Daniel qui lui fait entrevoir l'amour, elle lui en voudra. Entretenue six ans par un docteur qui n'est pas médecin, mais riche et aimant, il fera d'elle une dame, mourra trop tôt dans ses bras, elle le pleurera. Tereza connut la prison, le bordel, la peste noire et la grande grève des prostituées à Bahia. Et les blessures de la vie ne l'ont pas définitivement écartée de l'amour romantique et inespéré.

Amado est un auteur très populaire au Brésil et ses romans disent le peuple du Brésil, si bien que leur force narratrice, l'immédiateté de lecture, cache la maîtrise et parfois même la sophistication de leur construction. Ici, le jeu entre l'italique où s'expriment divers narrateurs possibles, le romain des chapitres aux décomptes multiples, la danse avec le temps qui tisse trame et chaîne pour dire à la fois la mort et la vie du « docteur », le cœur du livre construit comme un abécédaire, où Tereza est cette héroïque Sœur Tereza qui soigne la peste noire, tout cela démontre un implacable métier de conteur qu'Amado voulait plus politique qu'artistique. Il disait: «Qu'ai-je été d'autre qu'un romancier des putes et des vagabonds ? Si quelque beauté existe dans ce que j'ai écrit, elle vient de ces dépossédés, de ces femmes marquées au fer rouge, de ceux qui sont aux franges de la mort», il parlait de «ces hommes et ces femmes batailleurs, pauvres sans être tristes, exploités sans être vaincus». Jorge Amado était communiste, il fut député pendant trois ans (1945- 1948), le temps que l'on interdise le parti. Quarante ans plus tard, à la question «Pourquoi écrivez-vous?», il répondait: «Je pense que la littérature est une arme du peuple et que l'écrivain est l'interprète des désirs et des combats de son peuple». Cette fidélité lui a-t-elle coûté le Prix Nobel? Allez savoir. Tereza Batitsta est une des pièces maîtresses qui montrent que l'engagement peut être une légèreté. On l'a longtemps lu comme une immersion dans un Brésil contemporain. Aujourd'hui, après les années Lula, il a basculé dans l'Histoire.

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