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Norfolk | Fabrice Gabriel | 2021030598

Littérature

Norfolk | Fabrice Gabriel | 2021030598

Gilles s'envole pour l'Amérique, et part à la recherche d'une vérité que livrera peut-être un tableau, le portrait d'un adolescent, Blue Boy du peintre anglais Thomas Gainsborough (1727-1788). Lire et se lier à Nabokov, c'est ce que réussit Fabrice Gabriel dans Norfolk. De ce pacte, l'auteur ne sort pas indemne, mais heureusement vivant. Le sens de Norfolk court de chapitre en chapitre, les italiques indiquant de quoi ce nom est fait : de rêves inracontables, d'îles inatteignables et de dindons que le «Quillet en sept volumes» atteste. Dans Norfolk, les morts parlent, la soeur a sa photo accrochée dans le ciel ou apparaît dans l'improbable écran d'un taxi new-yorkais. Possible que dans les vols transatlantiques, les réponses faites aux enfants le soient en latin. Pas impossible que la valise rouge du voyageur se perde entre les aéroports. Et plus que possible aussi la déception quand la valise est retrouvée : le passé ne lâche pas prise. Probable que Gilles ne nous présente qu'à peine, outre les oracles de sa soeur Ida, Jo et Zette, «frère et soeur d'invention». Sitôt faite la présentation, sitôt effacés. Possible qu'à l'arrivée dans son nouvel appartement, l'ayant précédé, un courrier l'y attende, avec une écriture de quelqu'un qui n'écrit plus mais signe un chèque postdaté et le somme de se souvenir de ceux qui ne le quittent pas d'une semelle, Ida, Job ou Jacob. Possible enfin que dans l'autobus, le gars en bleu de chauffe porte aux pieds «des mocassins de daim fauve» et soit un lord anglais. D'ailleurs les daims habillent littéralement ce roman, dans les tableaux, les parcs et donc sont en pied. Les chats annoncés dans la peinture de Gainsborough The Painter's Daughters with a Cat  sont carrément introuvables ou ce sont des spectres. Resurgit possiblement la « cité sous les mers d'Edgard Poe » ou l'urgence de tout bazarder. Tout se brade et rien se perd, car le jouet Jouef cédé dans un vide grenier structure ici plus l'inconscient que le vide. Gilles, dès son atterrissage voit refluer « du passé dans la rencontre d'un lieu neuf » et ne sait, dans la gémellité des images « laquelle est d'hier, laquelle est d'aujourd'hui ». Finalement « il faut toujours arriver sur une île par la mer, l'avion ne vaut rien ». C'est ainsi que Gilles coûte que coûte traversera le spectre et ira au Blue Boy, envisageant et dévisageant Gainsborough bien sûr, Turner, Richter, Renoir père et fils, Hoppner « l'horrible » et le « paisible Rothko ». Blue est le boy, aussi bleu que du Klein, mais l'enfant qui est peint est ainsi, sa biographie et le reste ne sont au roman que ses points d'origine et d'arrivée. Roman initiatique à l'envers, les épreuves ressuscitent domestiquent le présent. L'enfance ordonne Norfolk comme dans un roman de Modiano, « Gilles aimait cette perte des repères », les voitures glissent, elles sont de marque anglaise, les plaques de rue ont des noms dits très vite, sitôt oubliés, les noms des gens et les titres sont flottants « dans la nuit qui paraissait soudain calme, provinciale ». Provincialisme de NYC. D'autant remarquables sur fond de skyline ces réservoirs d'eau qui rappellent les ranchs ou les fusées Apollo selon le bord du présent d'où on les regarde. Les liens craquent, demeure l'immuabilité des lieux et la perte des lunettes : Gilles voit flou, étonnez-vous que le Blue Boy soit moins un objectif qu'une identification. Gilles pleure beaucoup, pas que lorsqu'il reçoit de sa grand-mère un courrier. Son coeur se brise « à demi » quand Junior, le petit enfant lui prend la main et la serre. Norfolk est le long roman d'un deuil en abyme, celui d'Ida, à peine treize ans et de sa mère, leur mère, « obscurément malade ». S'ensuit, bien après, et qui motive au retour, le suicide doux de la grand-mère, maison et succession réglées, qui laisse après la rivière et son leste médicamenteux et de caillou, quelque chose pour chacun. A Gilles en particulier ce costume de Pierrot : encore Watteau ! De Gilles et d'Ida en Colombine, reste une photo, le chromo est beau, convenu mais il fallait bien en terminer. L'auteur écrit ici de quoi recouvrer la vue sans lunette, le jour sans soleil, la vie sans la mort face au Blue Boy: « il n'y a plus de mots, c'était comme le satori du rien, parfait ». Gilles a terminé son voyage, le livre répond aux trois oracles d'Ida : Tu vas vieillir Gilles. Tu vas perdre tes habitudes. Tu n'oublieras pas l'Amérique. L'enfant bleu de Pasadena sous ses couches en cache d'autre dont ce livre grand ouvert sur la poésie de la mémoire et l'immense amour des listes de mots. Notamment, lisez et vous saurez pourquoi, testament et tarmac.                         

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