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Les Sophistes

Littérature

Les Sophistes

Jean-François Pradeau

Enfin ! Vingt-cinq siècles après le moment où les sophistes firent basculer la culture occidentale, et plus de cent ans après la monumentale compilation des présocratiques réalisée par le philologue allemand Hermann Diels (1848-1922), voici la première anthologie raisonnée des textes sophistiques. Sans elle, la vision de notre patrimoine intellectuel resterait incomplète. Car, en moins de cent ans d'activité (v. 490-350 av. J.-C.), les sophistes renversèrent le prestige des devins et des poètes et firent valoir de manière irréversible l'affirmation libre de la pensée. Sans eux, pas de philosophes, pas de critique, pas d'argumentation. Et pourtant, il est difficile d'être tout à fait avec eux, tant leur virtuosité fait courir de risques à l'esprit : par leur usage du langage, ils enseignèrent aussi à la pensée comment se détruire elle-même. Pour la première fois, il est possible au lecteur français d'avoir ces mauvaises fréquentations dont les leçons se payaient cher dans toute la Grèce antique. Qu'est-ce qui fait l'attrait des sophistes ? C'est qu'ils ne sont ni des savants ni des sages, mais des hommes capables de faire valoir leur « savoir » en toute occasion. Auprès d'eux, on apprend à briller, en somme, à tort ou à raison, de la manière que l'on veut : ces leçons de l'intelligence sont aussi une propédeutique de la liberté, puisqu'elles fournissent au citoyen de la démocratie les armes rhétoriques pour se défendre. Mais là s'arrêtent les généralités. Dans le concret des textes, le foisonnement est tel que Jean-François Pradeau, dans l'introduction, risque cette audacieuse hypothèse : l'hostilité de Platon est peut-être la seule chose qui assure l'unité du mouvement sophistique. Car les sophistes ne sont pas une école. Opposés les uns aux autres, ils sont des électrons libres (incontrôlables !) qui sillonnent la Grèce en semant partout les germes du soupçon. C'est dire aussi que, en publiant et en traduisant leurs écrits, les meilleurs spécialistes du domaine (Luc Brisson, Arnaud Macé et l'excellent Louis-André Dorion) dépoussièrent deux millénaires de préjugés accumulés, génération après génération, à l'ombre de Platon. Jusqu'ici, les sophistes offraient l'unique exemple d'auteurs sur lesquels nous avons tous une opinion, sans jamais en avoir lu aucun. Faut-il vraiment les accuser d'avoir libéré la réflexion éthique de la pression religieuse, commencé les enquêtes historiques sur l'origine des institutions, incité les citoyens à participer à la définition des lois, mis à jour les ambiguïtés du discours ? Chacun ira trouver, dans les splendides envolées de Gorgias, le récit de Prodicos ou les hallucinants (et anonymes) Discours doubles, les éléments d'une réponse. Une chose est sûre, Platon nous a menti : la vérité n'est ni une ni simple.

M. R.

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