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La Bascule du souffle

Littérature

La Bascule du souffle

Herta Müller

Voilà soixante ans que j’essaie, la nuit, de me rappeler les objets du camp. Ce sont les affaires de mon bagage de nuit. Depuis mon retour du camp, la nuit d’insomnie est une valise en peau noire que j’ai dans le front. Mais, depuis soixante ans, je ne sais toujours pas si j’ai des insomnies parce que j’essaie de me rappeler des objets ou si, à l’inverse, je me bagarre avec eux, ne pouvant fermer l’oeil. » Ainsi parle la bouche d’ombre, Léopold Auberg, le héros du nouveau roman de Herta Müller. Léopold a 17 ans en 1945. Il appartient à la population germanophone de la Transylvanie, région de Roumanie. Léopold est le double fictif d’un vieil ami de Herta Müller, et un écrivain oulipien allemand décédé en 2006. Oskar Pastior fut envoyé au goulag par les Russes, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est avec lui et à quatre mains que la romancière, prix Nobel 2009, devait écrire La Bascule du souffle. Du témoignage de son ami, elle a fait un roman, à la première personne du singulier. Un roman qui fait partie de ces livres qu’on préférerait ne pas ouvrir. On croit qu’ils vont nous fredonner une macabre antienne ; on croit, perversement, à la «rengaine» de ladite «littérature des camps». Et l’on lit un récit qui fore la réalité de part en part, une sorte de «carnet du sous-sol».

La Bascule du souffle nous force à lire lentement. À relire. Rien de bien compliqué en apparence ; il faut s’accoutumer pourtant à la dislocation du réel qui morcelle la narration en courts chapitres, en veilles et en souvenirs, en méditations et en observations, en portraits et en anecdotes. Fragments du miroir brisé de soi qui échappent au temps, dans une latence difficile à supporter. Non, l’écriture de Herta Müller n’est pas poétique, et encore moins onirique. Elle ne fait pas rêver, encore moins s’évader. Rire, parfois. Mais elle ne transcende aucun enfer par une hypothétique magie des mots, même quand Léopold répond à son kapo, qui lui demande «Comment c’est, chez vous, au sous-sol ?» : «C’est charmant, chaque tranche de travail est une oeuvre d’art.» Imagée, cette écriture l’est ; non pas en raison d’éventuelles - et rares - métaphores, mais d’une certaine myopie obsessionnelle.

Si la «nuit d’insomnie» est une «valise en peau noire», ce n’est pas par un effet d’imagination, mais de délire : elle ne fait que réitérer le départ au petit jour et la déportation qui s’ensuivit. Faire sa valise. La valise, d’un coup, occupe le champ de vision du texte. Elle devient le symptôme lancinant du «grand voyage» de Léopold. D’autres images prennent tour à tour le dessus, comme celle de l’amas de poux qui vient contaminer l’apparition de certains aliments, ou celle des chaussettes de laine blanches. Dans l’univers de la romancière, les objets menacent à tout moment d’être éternels. L’auteur aux yeux écarquillés - comme grand ouverts sur une vision de cauchemar - racontait cette angoisse dans l’une de ses deux conférences données à Paris à la mi-octobre : «Quand on est face à la peur de la mort, les objets peuvent prendre des proportions monstrueuses. Qui me dit que ce verre d’eau, posé là sur la table, ne va pas vivre cinq cents ans ?» Dans certains de ses précédents livres, comme Le renard était déjà le chasseur, l’effet de loupe pouvait paraître étrange et dérangeant. Les objets inanimés, les animaux, les fruits, venaient créer une inquiétante fantasmagorie du quotidien sous la dictature. Mais, dans le contexte de l’univers carcéral du camp de concentration, cela prend tout son sens. Quand les objets font cruellement défaut, même les plus menus deviennent des bourreaux ou des trésors. Ainsi du mouchoir offert au prisonnier par une vieille femme russe, évocation qui tissait déjà la trame de l’émouvant discours de réception du prix Nobel de Herta Müller (1). Ces objets ne sont pas des symboles ou des allégories, mais les derniers résidus d’un sens en fuite.

Il n’est pas jusqu’aux mots qui ne soient réquisitionnés pour servir de matière brute : si la romancière emploie les capitales d’imprimerie, c’est bien pour les muter en objets, dans cet univers de famine où règne l’équation « 1 pelletée = 1 gramme de pain ». Là où les mots ne collent plus aux choses, ils deviennent eux-mêmes choses parmi les choses. Et prennent la consistance du charbon, de la faim, du désir.

Le magnétisme de l’oeuvre de Herta Müller tient à ce saisissant effet d’optique, qui fournit dans La Bascule du souffle des renversements terrifiants. Ainsi, le héros revenu au bercail devient à son tour un objet pour le petit frère conçu en son absence. Ainsi la scène de danse finale, époustouflante, dans laquelle le héros répète la tradition du tango au camp, avec de bien singuliers partenaires : le réveil, les clés, la théière. Car, le plus insoutenable, finalement, c’est ce retour parmi les « gavés du pays natal ». Comment s’étonner, dès lors, du constat de l’irrémédiable solitude du héros qui se met à consigner son histoire sur le papier, à l’instar de l’écrivain : « C’était un grand fiasco intérieur d’être désormais en liberté, irrévocablement seul, et le faux témoin de moi-même. J’ai caché mes trois grands cahiers à carreaux dans ma nouvelle valise en bois. »

Chloé Brendlé

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