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Olivier

Littérature

Olivier

Jérôme Garcin

Jérôme Garcin s'adresse à Olivier, son frère jumeau, fauché à l'âge de 6 ans par une voiture. À en croire Jérôme Garcin, écrire, c'est « toujours remuer de vieilles histoires et avancer, sur des béquilles, au bord du précipice ». En 1998, il publiait La Chute de cheval (éd. Gallimard), où il était question de l'accident de son père, Philippe, éditeur, mort à 45 ans. Dans l'ombre paternelle, il faisait dialoguer art équestre et littérature, ses deux passions, dans un récit de soi en forme d'appel à la mémoire. Il évoquait aussi son frère jumeau, Olivier, fauché par une voiture à l'âge de 6 ans. L'enfant ne survécut pas. À peine trois pages pour dire cela. « Je ne voulais pas m'étendre », explique-t-il par la suite. Le présent récit est au contraire tout entier consacré à cet épisode-précipice, à cette perte plus illogique encore que celle du père, à cette colère que chaque anniversaire ravive. Jérôme Garcin s'adresse à Olivier, directement, publiquement. Il lui rappelle des souvenirs, lui parle de sa vie d'après lui et le fait revivre « au bout de [s]a plume ». Ce n'était pas juste un frère, c'était son jumeau. À travers l'alter ego, Jérôme Garcin explore et traverse le mystère de la gémellité, qui va de l'osmose amniotique à la complicité du quotidien, qui élève autant qu'elle asphyxie. Convoquant des textes littéraires autour de la question, des Météores de Michel Tournier à Photo-Photo de Marie Nimier, ainsi que des écrits scientifiques, l'écrivain tente de comprendre ce qu'il a vécu, cet accident fatal pour celui qui était son autre lui-même, comme ce qu'il aurait dû vivre ensuite. C'est pourquoi un chapitre traite des jumeaux Kaczynski et de la mort de Lech, chef de l'État polonais, dans un accident d'avion, le 10 avril 2010. La tragédie collective n'intéresse pas Jérôme Garcin : il pense à Jarosaw, le rescapé du couple. Il l'imagine, le lendemain matin, devant le miroir de sa salle de bains. « Il fixe ses yeux dans les yeux de Lech. Il le cherche, il se trouve. Et soudain, il embrasse la glace, il embrasse son frère. La buée qui prend un instant la forme de leurs lèvres s'évapore aussitôt. Un rêve passe, le miroir demeure. » L'image s'applique à Jérôme Garcin lui-même. En sollicitant Olivier, il dresse un miroir d'encre, au risque, sans doute, d'embrasser son propre reflet. Car, si l'auteur fait sienne la célèbre formule rimbaldienne selon laquelle « Je est un autre », l'adresse au jumeau disparu dessine surtout la trajectoire d'un retour sur soi. L'auteur parle de ses angoisses, de ses bonheurs, de ce « garçon ombrageux d'autrefois, qui avait peur des mots, parlait trop vite comme pour n'être pas compris », et qui est aujourd'hui écrivain, critique, mari et père. Il n'est pas certain que cela intéresse quelqu'un d'autre que lui. Il le sait, il s'en moque : cette histoire n'est pas pour nous. « Je converse avec mes morts en feignant de m'adresser à mes contemporains. Je dialogue avec toi, entre les lignes. Comprenne qui pourra. » Restent sa femme, son « autre religion », et ses trois enfants (le « héros », la « princesse » et le « chevalier troubadour »), qui entourent et protègent le survivant. Ce texte leur rend hommage ; il est rempli d'un amour familial en mode sépia. Le style est à l'avenant : classique, ouvragé, un peu désuet. Jérôme Garcin est journaliste depuis une trentaine d'années. Il dirige les pages culturelles du Nouvel Observateur et préside « Le Masque et la Plume », sur France Inter. Il aime parler des livres, les analyser, les défendre, les transmettre. Il fait de même avec le sien. De fait, Olivier s'offre avec son commentaire, comme si le Garcin journaliste gardait un oeil sur le travail du Garcin écrivain. Au point que le récit s'apparente parfois à un curieux jeu de questions-réponses, à un dialogue cadenassé entre soi et soi, où tout est déjà contenu, y compris la critique. Qu'est-ce alors que cette entreprise ? C'est, dit Jérôme Garcin, un « étrange exercice que celui auquel [...] je me plie, dans tous les sens du terme. Il tient à la fois de l'apostrophe, de l'invocation et de la prière ». Et pourquoi avoir écrit ce texte ? « Sans doute [...] afin que ton prénom soit un jour imprimé, en capitales rouges, sur une couverture blanche », confie-t-il finalement à Olivier. Voilà, c'est fait.

Thomas Stélandre

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