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L'avenir des humanités

Littérature

L'avenir des humanités

Yves Citton

Parmi les clichés qui structurent notre vision du monde présent, l'un des plus récurrents est sans conteste celui qui veut que nous vivions désormais dans des «sociétés de l'information» ou des «économies de la connaissance». Cette affirmation - incontestable, si l'on songe au développement exponentiel d'Internet, et en particulier de Google et de Wikipédia - s'accompagne d'un jugement optimiste, comme si la prolifération des informations était, à elle seule, un bien en soi. Or c'est faire fi de toutes les interrogations que cette situation soulève. Les termes d'«information» et de «connaissance» sont-ils synonymes, donc interchangeables? Quel sens donner à l'expression d'«économie de la connaissance», ou, comme le formulent certains, de «capitalisme cognitif»? Et quelles questions de fond cette juxtaposition d'une rationalité économique et d'un principe abstrait, voire spirituel, pose-t-elle? Ainsi de suite. C'est d'abord à clarifier toutes ces notions que s'emploie Yves Citton dans L'Avenir des humanités. Professeur de littérature à l'université de Grenoble, ce spécialiste de l'interprétation est bien placé pour savoir qu'il existe une différence qualitative, de nature, entre lire simplement un texte et en faire le départ d'une réflexion vivante, créative. Dans le premier cas, on se contente de reprendre des cadres préexistants d'analyse et de les appliquer, à la manière de «codes», à des informations ou à des situations nouvelles ; dans le second, on met à l'épreuve la validité de ces codes mêmes, afin de faire surgir de la matière considérée une «nouveauté». C'est toute la différence, soutient Yves Citton, reprenant certaines analyses de Deleuze, qui sépare une pure «activité sensori-motrice» (automatique et passive) de «recognition» d'une action de «reconnaissance attentive», soit d'une «interprétation». Or, quand on parle d'automatiser l'information, cela ne concerne bien entendu que la première modalité de compréhension, la moins inventive, car reproductrice de schémas mentaux hérités. Évoquer l'idée d'une «société de l'information» en s'en tenant à cette conception pauvre de l'information, c'est en faire une simple question de «machines» et passer, selon Yves Citton, à côté des virtualités, voire de la singularité de notre époque. Ce qui la caractérise, c'est en effet la «volatilisation de l'économie», de moins en moins fondée sur des bases matérielles et de plus en plus sur les « subtilités immatérielles du désir ». Et comment tirer profit de ce grand tournant vers l'immatériel si on le fige dans un savoir déjà constitué qu'il suffirait de transmettre ? On rompt alors l'enchaînement des interprétations et, avec lui, la possibilité d'une innovation - toute « connaissance » au sens usuel du terme apparaissant comme « un court-circuit » de l'interprétation, un arrêt de celle-ci. Yves Citton soutient que les sociétés contemporaines ne sont pas tant devenues des sociétés de l'information ou de la connaissance que de l'« interprétation ». Et celle-ci n'a rien à voir avec une technique. Elle est un « art », reposant sur un « saut intuitif », et non sur la rationalisation, ainsi que, et surtout, sur un processus collectif, lié à l'état de la société dans son entier - si tant est, comme le montre Internet, que l'invention ne naît que de la multiplication des interactions entre les individus. Bâtir une société vivante d'interprètes exige donc, de la part des membres des sociétés et des sociétés elles-mêmes, de tout autres qualités que naguère. Dans une seconde partie du livre, Yves Citton se pose la question de savoir comment ces qualités peuvent émerger et se développer. Il prône l'écart face aux normes de la production, voire le repli et la lenteur, comme condition indispensable à toute recherche inventive, et l'intégration des « sous-cultures », qui, selon lui, portent l'innovation. Il procède enfin à une réhabilitation de ce que nous appelons classiquement les «humanités», soit cette culture générale, histoire, sociologie, littérature, philosophie, etc., école de sens mais plus encore d'«indiscipline». Prendre acte de nos économies cognitives est à ce prix : ce avec quoi il nous faut rompre, c'est avec notre « paradigme » industriel, productiviste et matérialiste, hélas ! encore aussi commun à la droite qu'à la gauche. On ne se trouve ici pas loin de certaines réflexions de Bernard Stiegler et de son groupe Ars Industrialis sur l'impérieuse nécessité d'un ressourcement intellectuel et spirituel du capitalisme (1). Membre de la revue Multitudes, proche des thèses de Toni Negri, Yves Citton en tire, lui, des variations plus engagées sur la nouvelle nature de l'action politique, mais aussi plus floues. Ses concepts ne sont pas toujours bien assis. Son livre baigne dans un certain activisme romantique, sympathique mais souvent stérile. Il ne discute ainsi jamais du contenu ou des modalités de l'interprétation, comme s'il s'en tenait à la seule force incantatoire du mot. L'Avenir des humanités dresse néanmoins une sorte de « feuille de route » des sociétés contemporaines, et plus particulièrement occidentales. Il y a deux mois, le Prix Nobel d'économie américain 2006, Edmund Phelps, tirait dans Le Monde la sonnette d'alarme : nos sociétés n'innovent plus assez, elles ont perdu ce qui leur conférait jadis leur force, leur dynamisme d'invention ; il voyait là une des explications de la crise. La vérité est que nos collectivités se sont aplaties sous le règne sans partage de la rationalité technologique. Les relancer ne peut venir que de la critique des codes sur lesquels elles sont fondées. Sous ce regard, la culture « littéraire », dont le savant et romancier anglais C. P. Snow (1905-1980) déplorait, dans un livre resté célèbre sur «Les Deux Cultures (2)», qu'elle se soit séparée de la «culture scientifique», n'a rien d'un simple supplément esthétique. Elle seule permet de « casser les clichés » dans lesquels nous sommes enferrés. Elle est condition sine qua non de l'innovation. Bref, comme le proclame Yves Citton, « l'avenir de l'humanité est suspendu à l'avenir des humanités ». À l'heure où l'enseignement - et l'édition - des sciences humaines se voit réduit chez nous à la part congrue pour « non-productivité », cette réhabilitation est bien venue. Science sans conscience est plus que ruine de l'âme : c'est tarir la source du caractère vivant de nos sociétés, franchir un premier pas vers leur déclin.

Patrice Bollon

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