/ / / La Distribution des lumières
Imprimer cette page
Envoyer cette page

La Distribution des lumières

Littérature

La Distribution des lumières

Stéphanie Hochet

On aurait tort de croire que le septième roman de Stéphanie Hochet relève du roman social. Les tours grises et tristes de Mortissieux ne sont ici que le terne décor d’une tragédie amoureuse qui se métamorphosera rapidement en un véritable cauchemar. Aurèle, une adolescente de quatorze ans, est fascinée par son professeur de chant, Anna. Mais, celle-ci est éprise de Pasquale, un traducteur italien qui a fui le régime de Berlusconi. En apparence, rien ne distingue ce triangle amoureux des autres relations de ce genre, sauf que l’enchantement qu’exerce Anna sur Aurèle est de l’ordre de l’obsession.

Interrogation sur les frontières entre le bien et le mal, le roman explore la perversion dans ses recoins les plus sombres. Aurèle ne ressemble en rien à l’adolescente type, amoureuse de son enseignant. Elle n’en a ni la candeur ni l’innocence. Au contraire, elle est manipulatrice et machiavélique, ne reculant devant rien pour assouvir ses pulsions les plus primaires et obtenir l’objet de son désir, jusqu’à commettre l’irréparable. Dépourvue de tout sens moral, la jeune fille est incapable de comprendre l’idée même de limite, jusqu’à la limite de son propre corps. Elle prête bientôt son obsession pour son professeur de chant à Jérôme, son demi-frère déficient mental, lui dictant des lettres d’amour : «Il faut que ce soit lui qui écrive. Ça ne peut être que lui. Il la désire, il la veut. Je suis là pour le faire accoucher, donner naissance à sa passion». Aurèle et Jérôme ne forment ainsi plus qu’une seule et même personne ; un être guidé par un désir unique : posséder Anna.

L’auteur parisienne partage avec Jacques Chessex à la mémoire de qui elle dédicace son roman et dont l’ouvrage posthume, Le dernier crâne de M. de Sade, paru l’hiver dernier chez Grasset, mettait en scène l’agonie du Marquis de Sade, la même attirance pour le morbide. La mort rôde à toutes les pages et quand elle survient enfin, c’est à la manière de Giono et de son Roi sans divertissement (rappelons que Jacques Chessex a obtenu le Grand prix Jean Giono pour l’ensemble de son œuvre en1997) qu’il s’agit de la combattre, en organisant une gigantesque battue populaire dans les environs de Mortissieux. Aurèle et Pasquale y participent et découvrent ensemble le corps de la jeune fille violée. L’adolescente frissonne à peine et, quand elle sera interrogée par la police, elle n’hésitera pas à mentir au sujet du comportement de l’Italien lors de la découverte du corps. Elle n’éprouvera aucun remord non plus lorsque Pasquale sera accusé à tort du meurtre d’Anna. C’est là, néanmoins, que se situe la différence majeure entre l’œuvre de Stéphanie Hochet et celle de Giono. Chez ce dernier, la beauté des personnages réside dans leur conflit intérieur face à une question morale. Dans La Distribution des lumières, les protagonistes n’éprouvent même pas le vertige de la tentation car ils ont perdu tout sens des limites.

Angélique Walter

En partenariat avec

webTV

 
/ / / La Distribution des lumières
Imprimer cette page
Envoyer cette page