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Générosité

Littérature

Générosité

Richard Powers

Et si la recette du bonheur était génétique? Dans Générosité, c'est ce qu'affirme un scientifique. Une jeune algérienne, réfugiée aux Etats-Unis, aurait même «tout bonnement décroché la timbale à la loterie génétique du bonheur». Mais sa félicité est si flagrante qu'elle en devient suspecte... Gros titre à la une de Newsweek : «Meilleur que le sexe, plus fort que l’argent, plus durable que le prestige… Le secret du bonheur ? Naissez heureux !» Un scientifique nommé Thomas Kurton, pionnier de la génomique, vient en effet de publier une étude sensationnelle : selon lui, il est possible d’identifier le matériel génétique responsable de la propension au bonheur, et par conséquent de donner naissance à des êtres programmés pour être heureux. Et, dans une note de bas de page, il mentionne une jeune Kabyle chez qui, précisément, il aurait découvert les allèles parfaits – une femme qui a «tout bonnement décroché la timbale à la loterie génétique du bonheur». Kurton ne dévoile pas son nom, mais Richard Powers nous la présente : elle s’appelle Thassadit Amzwar, s’est réfugiée aux États-Unis à cause de la guerre civile algérienne où a péri une partie de sa famille, et possède malgré ce passé douloureux une joie de vivre tellement communicative qu’elle en devient suspecte. C’est précisément ce que pense Russell Stone, son prof d’écriture à l’université, qui trouve cette générosité innée si bizarre qu’il la met en relation avec une psychologue du campus, Candace.

Ainsi commence ce roman captivant dont tout lecteur de Richard Powers identifierait facilement l’auteur à l’aveugle, tant il est typique de sa manière. Typique par ses thèmes, d’abord : comme la plupart de ses livres, Générosité aborde le fonctionnement de l’homme, le déterminisme biologique de nos comportements, les découvertes de la science et ce qu’elles disent sur la machine humaine. Plus qu’aucun contemporain, l’auteur de The Gold Bug Variations continue ainsi le vieux rêve européen du roman total réunissant savoir scientifique et regard littéraire, en dépassant la frontière entre savant et romancier. De ce point de vue, Richard Powers est tout sauf un amateur, et sa documentation scientifique ne laisse guère à désirer. Ensuite, au-delà de ces sujets lourds dont il est l’un des rares à pouvoir s’emparer avec cette réussite, la «griffe» Powers se reconnaît aussi dans la construction : comme toujours, on trouve dans Générosité une intrigue à double hélice, l’une scientifique et abstraite (existe-t-il vraiment un potentiel génétique du bonheur ? l’humain est-il entièrement déterminé par son ADN ? etc.), l’autre intime, voire amoureuse (quels sont les sentiments de Russell pour Thassadit ?). ­Double plot caractéristique que l’auteur maquille ici à travers une narration très efficace en courts para­graphes et quelques sous-intrigues qui lui permettent d’aborder d’autres sujets, comme le fonctionnement des médias. La virtuosité technique de Powers éclate enfin dans la façon dont il résout le problème de la mise en scène du bonheur congénital de Thassadit : il n’adopte jamais son point de vue et fait en sorte qu’on ne ressente son allégresse pathologique que par les yeux d’autrui, sans pouvoir la vérifier directement.

Au-delà de cette réussite formelle, Générosité vaut évidemment surtout pour son évocation des problèmes éthiques abyssaux qu’ouvre la recherche génétique, son thème central. Sans donner de réponses, l’auteur multiplie les questions : Le bonheur est-il program­mable ? Est-il éthiquement raisonnable de conditionner l’homme à être heureux ? L’aventureux Kurton rejette toute comparaison de la technique génétique qu’il élabore avec le fameux soma du Meilleur des mondes – cette pilule-miracle qui garantit la félicité à ceux qui l’absorbent. «Ce bouquin, s’agace-t-il d’ailleurs à propos du classique de Huxley, est l’une des diatribes idéologiques les plus démoralisantes et les plus dange­reuses jamais écrites.» Plus largement, voilà la métaquestion qui trône au cœur du livre, et de tous les romans de Richard Powers en général : les frontières de ce qui est éthiquement raisonnable ne sont-elles pas aussi mo­biles que tout le reste ? C’est en tout cas la conviction du persuasif Kurton : «Il fut un temps où l’idée inconcevable de l’impôt sur le revenu ou de la carte d’identité faisait froid dans le dos. La technologie modifie notre appréciation de l’intolérable.»

Bernard Quiriny

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