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Eugène Ionesco. Mise en scène d'un existant spécial en son oeuvre et en son temps | André Le Gall | 2081219913

Littérature

Eugène Ionesco. Mise en scène d'un existant spécial en son oeuvre et en son temps | André Le Gall | 2081219913

La dernière biographie d'Eugène Ionesco, le maître du théâtre de l'Absurde, est à la hauteur du sujet. Comment s'y prend-on pour écrire la biographie d'un menteur de génie ? En retournant ses inventions pour en faire ses vérités. De leur mosaïque peut naître une légende plus forte que le mythe par lui échafaudé. Avec les dramaturges, ça se corse car, en prime, ils se mettent en scène. Seuls seront pardonnés ceux qui auront su faire une oeuvre des jongleries de leur mémoire. Eugène Ionesco le sera cent fois plutôt qu'une. Inutile de le mettre face à ses contradictions, à ses oublis et à ses légers accommodements avec le réel : un éclat de rire sans pareil accueillait toute tentative en ce sens. Ce qui ne l'empêchait pas de ruminer la remarque en son for intérieur et de s'en désespérer secrètement. Qu'attendre d'autre d'un « existant spécial » ? Ainsi le traite André Le Gall dans cette biographie, qui est vraiment à la hauteur de son sujet. Non seulement parce qu'elle le suit à la trace, mais parce qu'elle l'épouse dans ses dimensions successives. Il est fidèle à la lettre comme à l'esprit de son grand homme. Aussi s'autorise-t-il de temps à autre, dès l'incipit, quelques pages de mise en scène du biographe aux prises avec ses fantômes mêmes ; de ces dialogues astucieusement menés entre L'orateur, Une voix, L'intervenant extérieur et Le héros, surgissent des vérités qui fussent demeurées inexprimées par la plume contrainte du biographe. Indispensable avec celui qui, aussi chaotique que méticuleux, baigne dans le flou et « suggère l'erreur sans que l'erreur soit énoncée ». Le récit commence en 1909 et s'achève en 1994. Pas vraiment un long fleuve tranquille que cette existence franco-roumaine. Car, on l'oublie si on l'a jamais su, quoique naturalisé en 1957 pour services rendus à la culture française, Ionesco vécut toujours sous le régime de cette double appartenance. La Roumanie, c'était le père ; la France, la mère. Il détestait l'un autant qu'il adorait l'autre. De quoi susciter de puissants tropismes. Jamais il n'eut à s'approprier la langue française car il l'eut toujours en lui. En creusant un peu plus le côté des Ipcar, l'auteur découvre également des origines juives bien enfouies. Juste assez pour que leur révélation s'affirme comme le ferment d'un trouble d'identité. Cette névrose est un cadeau pour un créateur, surtout quand celui-ci fait du malheur universel une affaire personnelle. De son père, Ionesco conserva le souvenir d'un opportuniste fait homme, avocat respectueux de l'autorité, fût-elle incarnée par le diable, capable de s'adapter à tous les régimes avec un cynisme confondant, un homme violent, si naturellement colérique qu'il mourut en colère ; de sa mère, il garda la mémoire d'une femme douce, cultivée, sensible et abandonnée dont il endossa le traumatisme par procuration. Jusqu'à la fin des années 1940, Ionesco se voulut essentiellement correcteur d'imprimerie, poète, critique et diariste. Ses écrits autobiographiques (Mémoires, journaux, entretiens) forment la masse considérable de sa confession publique. Gardons-nous de décoder l'oeuvre à l'aide de cette loupe grossissante ; mais ne négligeons pas les éclats de réminiscences de celui qui se disait « le témoin absolument objectif de sa subjectivité ». Le biographe navigue avec une grande habileté entre la note d'incertitude de la critique historique et le narcissisme pathologique de l'écrivain. Que ce soit dans les belles pages sur la Roumanie de l'entre-deux-guerres, aimable république des lettres et théâtre de convulsions meurtrières, sur le « petit Paris » humaniste recréé à Bucarest en pleine fournaise, sur l'aversion du jeune Ionesco pour la Garde de fer fasciste et son ombre portée dans Rhinocéros (1958), sur sa résistance aux coups de folie de l'époque, sur son séjour à Vichy de 1942 à 1944 en qualité de diplomate à la légation roumaine (attaché de presse, secrétaire culturel, puis secrétaire principal), André Le Gall se tient en équilibre sur cette ligne de crête qui permet les analyses les plus fines. Tout en demeurant une vie durant l'ami de Cioran et de Mircea Eliade, Ionesco fut préservé de leurs égarements par son caractère : « Anarchiste de tempérament, monarchiste de raison, critique sarcastique du provincialisme culturel roumain. » À 12 ans, il découvrit la lumière dans les mots grâce à la lecture du conte de Flaubert Un coeur simple. Un jour il en tirera la conviction que la littérature n'est pas que l'écrit, mais construction, architecture, structure. Avec ses rêves comme matière première et matériau à bâtir. Mais il faut attendre la page 259 pour assister à la naissance officielle du dramaturge. 1950-1960 : en dix ans, il se rattrape avec la création d'une vingtaine de pièces et la publication de cinq nouvelles. Une décennie balisée par deux signaux éblouissants au début (La Cantatrice chauve) et à la fin (Rhinocéros). Arthur Adamov croit en lui, au point de l'apparenter à Strindberg, mais la critique n'y croit guère : le dossier de presse est accablant pour Jean-Jacques Gautier du Figaro (qui se rattrapera à partir du Roi se meurt) et Robert Kemp du Monde. Avec le succès viendront les premiers clichés qui resteront attachés à son oeuvre - burlesque, insolite, dérisoire -, bientôt supplantés par le poncif en majesté : l'absurde. Ionesco, lui, dit faire dans l'incroyable. Sa vision du monde est contenue dans sa tentative de renouveler le langage du théâtre. Beckett aurait pu être son cousin si le transcendant satrape Ionesco n'avait toujours vu en lui calcul et procédé (« Il broie du noir avec clarté »). Triste est la fin de celui qui s'est désormais établi homme de lettres. Désarroi, détresse, dépression. Sa fraîcheur d'esprit, sa seule vraie marque, est entamée par l'angoisse de la mort. Elle le taraude certes depuis toujours, mais l'échéance qui se rapproche l'effraie à le paniquer. L'immortalité garantie par l'Académie française ne lui suffit plus à conjurer ce spectre. Alors il entreprend de le noyer dans l'alcool, de l'évacuer au téléphone avec son ami Cioran au cours de leurs interminables conversations de nuit. Par le passé, André Le Gall eut déjà à traiter en biographe, pour la même maison, Corneille, Pascal et Racine. C'est dire s'il tient implicitement Ionesco pour un classique moderne. Qui oserait lui donner tort ? À part feu Gilles Sandier, le seul critique dramatique qui ne cessa jamais de le mordre aux mollets, on ne voit guère. Sinon Ionesco lui-même dans un ultime mouvement de coquetterie du désespoir.

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