/ / / Le Paradoxe amoureux
Imprimer cette page
Envoyer cette page

Le Paradoxe amoureux

Littérature

Le Paradoxe amoureux

Pascal Bruckner

Pascal Bruckner est un essayiste à paradoxe : tout en humant l’air du temps, il n’a pas son pareil pour en faire la critique cinglante. Une qualité qu’il a mise en oeuvre dès ses premiers essais, écrits en collaboration avec Alain Finkielkraut.

En 1979, dans Le Nouveau Désordre amoureux, Bruckner s’associait au futur auteur de La Défaite de la pensée pour tirer un premier bilan, aussi désopilant que sévère, de la révolution sexuelle. Loin d’abonder dans le sens d’un (néo)conservatisme érotique, Bruckner et Finkielkraut doublaient la rhétorique de l’émancipation sur sa gauche. En expliquant que la jouissance, en devenant un impératif catégorique aussi comminatoire que la morale victorienne, avait sécrété sa propre orthodoxie, une sorte de bien-pensance de l’orgasme réussi. Trente ans plus tard, il revisite ces intuitions dans Le Paradoxe amoureux. Tout en actualisant et en élargissant son propos de 1979, il souligne surtout de façon rétrospective la pertinence de ses intuitions. Inventer l’amour, l’émanciper des tutelles religieuses et familiales, instaurer le mariage d’inclination, mettre un terme à l’asservissement des femmes, tel fut le grand projet des réformateurs depuis le Siècle des lumières. Or, si cette longue marche des sentiments a duré presque trois siècles, les conquêtes qu’elle a autorisées sont problématiques : comment l’amour, dont la vocation est de rattacher, peut-il se concilier avec la liberté, dont l’effet est de séparer ? Cette contradiction, selon l’auteur du Paradoxe amoureux, explique le caractère à la fois ardent et fragile des romances contemporaines. Elle les installe dans un tiraillement schizophrénique entre la croyance inentamée dans les beautés de la passion et de la fidélité, et le constat du caractère inaccessible de cet idéal dès lors qu’il met face à face deux individus qui ne veulent rien sacrifier de leur bonheur personnel. Pour résoudre ce déchirement, deux idéologies contemporaines se coalisent, dont aucune ne reçoit l’assentiment de Bruckner : la première, progressiste, très représentée dans le discours des féministes différentialistes et des « pro-queer », pousse jusqu’à son paroxysme la logique artificialiste qui, dans tous les domaines de l’existence, veut jeter par-dessus bord toute référence, non seulement au couple, mais à la notion de famille ; l’autre, conservatrice, rêve de restaurer le mariage à l’ancienne, un revival de familialisme aussi revanchard qu’irréaliste. Mais voilà : si l’auteur rejette les solutions radicales et s’il célèbre la « bonne nouvelle » de ce début de xxie siècle, c’est parce que la vérité « romanesque » de l’amour, pour parler comme René Girard, oppose sa longévité têtue aux discours qui prétendent la soigner. Cette persistance rétive à toutes les rationalisations permet de suggérer, dans cet essai au ton personnel, que la condition des hommes et des femmes a progressé, mais qu’il n’y a pas de progrès en amour.

Alexis Lacroix

En partenariat avec

webTV

 
/ / / Le Paradoxe amoureux
Imprimer cette page
Envoyer cette page