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Repas de morts

Littérature

Repas de morts

Dimitri Bortnikov

Dim regarde un film porno quand son père l’appelle de chez lui, de «son enfer calme». Il n’arrive pas à baisser le son et apprend ainsi, dans le bruit, les circonstances de la mort de sa mère. Elle avait travaillé dans une maternité. Sa vieillesse avait été torturée par les âmes d’enfants avortés. C’est un peu folle, parlant toute seule, les pieds chaussés de sacs plastique, qu’elle est tombée et qu’elle est morte.

Après Le Syndrome de Fritz (éd. Noir sur blanc) et Svinobourg (éd. du Seuil), Dimitri Bortnikov revisite sa steppe natale, son univers familial et son passage à l’armée. Mais les êtres de chair et de désirs ont laissé la place aux esprits perdus. Si les histoires sont les mêmes, le style et l’éclairage sont différents et s’approchent de Furioso (éd. MF), premier roman écrit en français par ce Russe né en 1968 et installé en France depuis 1999. Fini le beau Tatare de la Volga taillé comme un ours, aux yeux verts et à la bouche de fille ; fini le déserteur enlacé comme un enfant habitué à souffrir. Les troufions du pôle Nord sont des Ajax, des Achille, des Ulysse, et le colonel un Agamemnon. Ils n’ont ni nom ni visage, leurs mains sont noires et leurs oreilles pourries par le froid. Avec Repas de morts, Bortnikov a quitté le versant Genet pour rejoindre le versant Bataille de la littérature. Et s’il s’approche de la poésie, c’est « pour lui manquer ».

Le texte semble écrit à coups de hache. Bortnikov interrompt les phrases, les démembre. Il est en guerre avec la langue, la maltraite, la met sens dessus dessous. Les deux pieds dans la boue du réel, Dim se bat, mais depuis longtemps la mort l’a fait « exploser en douce ». Ce qui doit être dit est interrompu, la langue reste au bord de la vie. « Tous les deux on sortait de la vie et. On était si près d’elle, très près. »

Des phrases, il ne reste plus qu’un tas de mots, un tas de morts. Dim les déterre en Russie, au bord de la Volga, la terre des soldats de Pougatchev, cosaque du XVIIIe siècle, tsar autoproclamé qui souleva une révolte paysanne, et celle de Gengis Khan et ses « vagues de gueules plates ». Dans la famille, on meurt dans la rue, en bêtes qui pressentent la fin. L’odyssée commence sur le Styx entouré des âmes de « ceux qui sont jetés dans les eaux de la mort et. Qui reviennent en mouches baiser les mains de ma mère ». Cette prosopopée de la famille, cette saga de fantômes, donne un nouveau visage à la grand-mère adorée, au grand-père alcoolique et délirant, au père violent et à la mère dévorée par la culpabilité. Le repas de famille est une réunion en enfer. Bientôt le père voudra tuer sa propre soeur. L’odyssée continue sur les rives de la mer de Laptev, près de l’Arctique, où Hélène est une vieille Yakoute, qui murmure des injures en préparant la soupe des soldats ; ils s’épuisent sous leurs travaux d’Hercule, ou disparaissent sans ombres ni odeur. La prison pénitentiaire les rend fous, et ils se jettent dans le vide la corde au cou. Les sirènes sont deux prostituées, dans les bras desquelles il trouve l’oubli. Leurs chants ne font plus mourir, juste souffrir. Dans cette histoire, seul le chien s’appelle Ami.

Dim s’échappe de la steppe et retrouve Paris. Il quitte un amour perdu et fuit l’ange de la mort et des Yakoutes, qui veulent lui faire la peau pour une petite escroquerie de rien du tout. Des êtres méthodiques qui tuent « sans pitié ni colère ». La ville ne vaut pas mieux que la steppe. Dans sa chambre, l’assistante sociale l’attend. On lui dit : « Toi t’es malade. Tes mots sont malades tes gestes sont malades tes silences et tes rêves. Même tes fringues - tes lambeaux - sont malades. Ton écharpe... Tu la portes depuis que ta mère est morte. » Il risque de perdre son fils et a peur. Il est devenu un « pauvre kéké ». « Tous ces morts. Comment vivre tout ça. Et toi-même. Comment vivre avec toi », lui demande Clara, la claviste qui tape Le Bal des revenants, le double de Repas de morts . Paris est un tombeau de solitude. Dim a une chambre près du Père-Lachaise. Les jeunes femmes sont seules et font comme Clara, qui « monte sur son lit comme on descend aux puits noirs ». Les vieilles meurent à l’hôpital, il n’y a plus d’hommes depuis longtemps.

Le monologue de Dim est un cri, une douleur, une absurdité, celui d’un «sujet pris et torturé par le langage» (Lacan). Les règles qui organisent la langue sont perdues parce que le monde ne connaît pas de règles, il est soumis à la Faucheuse. Le rythme est haletant, le désordre apparent. Repas de morts est orchestré par la raison de la folie de Dim : celle du deuil impossible. Le fils s’habille avec les vêtements de la mère disparue. Il porte son foulard et son sourire.

Enrica Sartori

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