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Que font les rennes après Noël ?

Littérature

Que font les rennes après Noël ?

Olivia Rosenthal

Depuis plusieurs années, Olivia Rosenthal livre des œuvres singulières à l’intersection entre le reportage, l’exercice d’anthropologie et la fiction. Plongée au cœur du monde animal, Que font les rennes après Noël ? ne déroge pas à cette règle. Qu’elle recueille la voix de personnes dont la langue maternelle n’est pas le français dans Les Lois de l’hospitalité, celle de détenus dans un texte consacré à la prison de la Santé, ou qu’elle s’immisce dans la peau d’un malade d’Alzheimer pour écrire On n’est pas là pour disparaître, elle réalise à chaque fois un étonnant exercice de documentaire-fiction. Exercice qui semble consister d’abord à s’imprégner de « langues » étrangères pour leur donner forme dans des fictions hyperréalistes.

Pour écrire Que font les rennes après Noël ?, plongée très documentée dans le monde des animaux, Olivia Rosenthal n’a pas dérogé à cette méthode. Elle laisse donc successivement la parole à un dresseur de loups, à un soigneur de zoo, à un boucher et à un biologiste ayant recours à des animaux pour ses expériences. Dans de courts paragraphes écrits à la première personne dont la matière est issue des entretiens menés par Olivia Rosenthal, chacun se raconte, décrivant avec la plus extrême précision les ressorts de son travail jusque dans les articles de loi qui en posent les limites, tout comme son rapport quotidien aux bêtes. La romancière croise ces témoignages presque bruts avec une « pure » fiction écrite à la deuxième personne du pluriel, l’histoire d’une fille et de son éducation jusqu’à l’âge adulte. Très classique en apparence, l’histoire de cette jeune fille qui rêve d’un animal de compagnie, grandit entourée par ses parents et se marie, Olivia Rosenthal la déforme par le regard d’éthologue qu’elle porte sur elle. La romancière observe en effet la possible animalité de cette éducation et analyse les multiples règles, accoutumances, imprégnations, réflexes, qui conditionnent cette vie humaine. Explorant les conséquences de la dépendance très forte et tardive du petit humain envers ses parents, elle propose un calque ironique au roman d’apprentissage : le roman d’élevage. Elle détourne les mots des éleveurs, des soigneurs de zoo, leurs idiolectes, pour enrichir cette fiction parallèle, qui pose de façon radicale la question d’une possible autonomie physique et psychique de l’enfant. Et ce détournement n’est pas simplement caustique, il pose de façon complémentaire la question de l’animalité et de l’humanité. Comment l’homme modifie les animaux qu’il côtoie, élève, utilise ? Que reste-t-il d’animal dans nos éducations et notre habitus ?

Souvent déroutant, le livre l’est dans sa précision quasi encyclopédique. Et les nombreux paragraphes presque autonomes qui se succèdent réussissent à trouver un vrai rythme, une fluidité renforcée par ce jeu d’échos. D’autant plus qu’au milieu de ces observations à l’allure bien scientifique, Olivia Rosenthal laisse affleurer d’étranges et obsédants fantasmes, celui de l’enfant qui rêve de s’enfuir avec les rennes après Noël ou encore celui, inspiré de La Féline de Jacques Tourneur, de la femme-panthère dévorant son mari après l’amour. Une fois n’est pas coutume, on lit avec la même passion le descriptif des règles d’hygiène qui dictent le protocole des expérimentateurs d’animaux et l’histoire doucement cruelle de la libération de cet individu humain femelle qui peine tant à s’affranchir de l’imprégnation de son milieu parental.

Victor Pouchet

En partenariat avec

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