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Rouge dans la brume

Littérature

Rouge dans la brume

Gérard Mordillat

À l'heure où le succès de Stéphane Hessel transforme l'injonction Indignez-vous ! en impératif catégorique, Gérard Mordillat poursuit sa construction d'une machine de guerre littéraire contre l'indifférence, la peur et la résignation. Depuis son premier roman Vive la sociale ! en 1981, il donne la parole à ceux qui ne l'ont pas, dénonce le capitalisme et proclame la possibilité d'un monde meilleur. Fils d'un serrurier de la SNCF, déserteur de l'école à 15 ans pour devenir conducteur d'une machine offset au Quartier Latin, son parcours s'inscrit dans la lignée de la littérature prolétarienne pratiquée par des auteurs autodidactes, fidèles à leur origine sociale ouvrière ou paysanne. Alors que la littérature engagée, telle que la concevait Sartre, telle que l'avaient pratiquée Voltaire, Zola ou l'américain Dos Passos, semblait devenue un simple sujet de dissertation pour classes préparatoires littéraires, Gérard Mordillat ne renonce pas à mettre son engagement en oeuvre. Son récit progresse avec rapidité, par courts paragraphes. Il en tisse le fil narratif avec une technique s'apparentant au montage cinématographique, faisant alterner dialogues serrés, passages plus didactiques, scènes amoureuses fortes, citations et moments dramatiques dépeints avec un certain lyrisme. Il saisit son lecteur, l'entraîne dans une intrigue aux rebondissements imprévisibles, l'intéresse au destin de personnages attachants, que l'insurrection ouvrière bouscule et révèle : leurs réactions inattendues sont les moteurs d'une action qui se renouvelle sans cesse de livre en livre. Rouge dans la brume est le dernier opus d'une trilogie consacrée à des révoltes ouvrières radicales contre la fermeture de leur usine, à la lutte d'ouvriers aux mains nues contre des groupes aux intérêts mondiaux. Comme dans Les Vivants et les Morts, qu'il a récemment adapté sous forme de série télévisée, et dans Notre part des ténèbres, l'écrivain-cinéaste prend le parti de l'indignation contre la résignation, de l'action contre le capitalisme qui représente pour lui « le crime et la peur » : « Il faut arrêter d'être compréhensifs, d'être responsables, d'être polis, il faut qu'une seule et même colère embrase tout le pays ! » Il tient également compte des complexités de l'âme humaine : « Ils sont en grève, ils luttent pour ne pas passer à la trappe et c'est le sexe, sinon l'amour, qui les gouverne en secret ! » Tout autant que la lutte des classes, Mordillat excelle à décrire les relations de couples qui se construisent et se défont sous l'effet d'événements rendant possible l'impensable : dans Rouge dans la brume, Anath, la DRH, libère enfin ses désirs de passion amoureuse, de mise en accord de ses actes avec ses idées et forme, avec Carvin, le chef de l'insurrection, le couple central du livre - comme Rudy et Dallas dans Les Vivants et les Morts ; le professeur Werth, figure d'intellectuel atypique - y compris dans les romans de Mordillat - part, lui, avec son jeune élève Cerus pour vivre selon leur inclinaison réciproque et écrire un essai « pour en finir avec le monothéisme, ennemi du genre humain ».       Mordillat se montre impitoyable à l'égard des dirigeants politiques et industriels. Il scande son récit de citations empruntées à leurs discours, en total décalage avec les décisions mises en oeuvre par leurs hommes liges, et avec la réalité vécue par des hommes et des femmes dont ils n'imaginent même pas le quotidien. « Aujourd'hui, quand il y a une grève, personne ne s'en aperçoit. » Cette phrase de Nicolas Sarkozy résonne dans un contexte qui la transforme en menace tout autant qu'en déni d'une réalité que, par ailleurs, la liberté romanesque pousse aux extrêmes. Gérard Mordillat n'hésite pas sur les moyens mis au service de ses convictions. Dans Notre part des ténèbres, un paquebot où se déroulait une fête de Nouvel an au profit des actionnaires, était détourné par les ouvriers au milieu d'une tempête cataclysmique. Dans Rouge dans la brume, plusieurs usines s'enflamment, se noient sous l'encre d'imprimerie ou explosent avant que le mouvement de révolte soit contraint de se dissoudre : c'est une victoire pour Anath et Carvin, la démonstration de la puissance de la colère, mais aussi de l'amour et de la vie.

Aliette Armel

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